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Strange Days

ou la mère de toutes les fêtes

dimanche 27 février 2005, par Nicolaï Laros

Second cas traité : celui de Strange Days

Générique :

Un film de Kathryn Bigelow avec Ralph Fiennes, Angela Bassett, Juliette Lewis, Tom Sizemore, Michael Wincott, Vincent d’Onofrio et William Fichtner, directeur de la photo : Matthew F. Leonetti, steadycam : Jim Muro, musique de Graeme Revell et Deep Forest, SFX de Fantasy II et Digital Domain, histoire et scénario de James Cameron et Jay Cocks, montage de Howard Smith, A.C.E. et décors de Lilly Kilvert.

Résumé :

Lenny Nero (Ralph Fiennes, parfait), ancien de la criminelle de L.A., la Cité des Anges, a trouvé une nouvelle occupation des plus rentables : vendre des clips, c’est à dire des souvenirs de cobayes plus ou moins volontaires qui se coiffent d’un curieux appareil en forme d’araignée qualifié de deck, directement relié à leur cerveau ainsi qu’à leur nerf optique. Ces deals, il les effectue de préférence auprès d’une clientèle aisée et veule, avide de vivre les « aventures » d’autrui par procuration. Une activité qui n’est certes pas des plus louables, et dans d’autres circonstances, Lenny en conviendrait lui-même.

Mais en fin de compte, il s’en moque éperdument ; en effet, n’a-t-il pas perdu tout ce qui avait de l’importance à ses yeux au cours des derniers mois, dont notamment sa petite amie, Faith Justin (Juliette Lewis, égale à elle-même) qui lui préfère finalement le machiavélique producteur/imprésario Philo Gant (Michael Wincott, impeccable comme toujours), homme de poigne et détestant particulièrement l’ex-flic qu’il considère comme une épine de plus dans un pied déjà sérieusement garni en la matière. Les choses auraient pu s’en tenir à cela, si un duo de policiers corrompus ne s’efforçaient pas de faire en sorte que la fête qui se prépare à l’aube de l’an 2000 ne devienne au final le point de départ d’un siècle dans lequel bien peu souhaiteraient s’engager de leur plein gré...

Ayant découvert le pot aux roses malgré lui, Lenny -assisté en cela par Mace Mason (Angela Bassett, impressionnante de puissance féline !) qui l’aime d’un amour à priori impossible- se retrouve entre les fronts et devra faire preuve d’énormément de courage et de perspicacité pour parvenir à faire en sorte que les choses rentrent plus ou moins dans l’ordre... Le tout étant de savoir ce qu’est véritablement l’ordre.

Le film :

Un film de Kathryn Bigelow est en soit toujours un événement, même ses moins remarqués (Blue Steel, avec Jamie Lee Curtis, notamment...).

Tout simplement parce que l’ex-femme de James Terminator Cameron, auteur du crépusculaire Aux Frontières de l’Aube tout comme du jouissif Point Break est une réalisatrice à la poigne de fer, au discours pertinent (voir ou revoir le formidable K19 pour s’en convaincre) et aux ambitions clairement affichées.

En plus de cela, elle maîtrise mieux que bon nombre de ses confrères masculins l’art de la mise en scène musclée. Un comble, non ?

Et bien, à y regarder de plus près, pas tant que ça, en fait. Pourquoi ? Tout simplement parce que le choix des histoires que la dame aime transposer à l’écran répond à un schéma intrinsèque tout ce qu’il y a de plus cohérent en soit.

En effet, nulle trace de second degré, donc d’ironie salvatrice instaurant d’emblée une distance « sécurisante » entre le sujet du film et les motivations de la personne « responsable » derrière tout cela. Ici, on se jette à bras le corps dans la mêlée et l’on assume pleinement ce qu’on met en images. Un point c’est tout.
Et que ceux qui soulignent l’aspect certes un tant soit peu puéril du sujet à la base de films comme Le Poids de l’Eau et justement Point Break, se penchent sur la question de savoir ce que ce genre de sujet, entre les mains de réalisateurs irresponsables, aurait donné, juste comme ça, pour voir...

Toujours est-il, et pour s’en tenir à l’œuvre qui nous intéresse ici, que Strange Days est un film américain, en fait un véritable blockbuster (doublé d’un flop retentissant, sachant qu’il a quand même coûté 50 millions de Dollars et n’en aura rapporté que... 10 !) qui prend le contre-pied total des blockbusters décérébrés style Jumanji et compagnie qui fleurissent alors volontiers sur les écrans.

En effet, dans Strange Days, il est largement question de responsabilité : responsabilité des médias quant aux images qu’ils « proposent » (un terme qui rime si bien avec « imposent », mais là on empiète déjà sur la question fondamentale du choix, abordée un peu plus bas) à un public pas toujours à même de les digérer, responsabilité des autorités face à des situations qui exigent un minimum de pertinence au niveau de leur gestion, et enfin responsabilité de ceux qui produisent pour l’armée un équipement qui ne tarde pas à atterrir entre de très mauvaises mains sur le marché noir.

Le pouvoir des images est immense, nous le savons tous. Celles-ci peuvent être perverties -ce sans même avoir foncièrement recours à divers moyens techniques modernes comme par exemple la CGI/Computer Generating Imageries- et les conséquences pour nous tous peuvent bien entendu s’avérer désastreuses.

Courageux qu’un FILM ose enfin s’attaquer de front au problème, et l’on reconnaîtra là volontiers la patte de l’auteur des deux premiers Terminator (dans lesquels, et il est peut-être bon de le rappeler, il est quand même question de l’avenir de l’humanité mis en péril par les « brillantes » percées technologiques de ce dernier...) qui portait le projet sur ses épaules depuis près de 12 ans, du moins si l’on s’en tient aux dires de sa compagne de l’époque.

Le côté cybertech de l’ensemble est bien entendu à relier directement aux clips consommés par les images-addicts nous étant décrits ici, ainsi que les decks qui servent à faire parvenir le tout directement « au cœur » du cerveau. Une drogue d’un genre autre, certes, mais nouvelle pour autant ? À voir certains kids agglutinés devant leurs postes TV, rien n’est moins sûr...

Strange Days, vous l’aurez compris, est une œuvre qui se veut critique, ce en amenant le spectateur à réfléchir un tant soit peu à ses consommations en la matière et à cette forme de cyber-criminalité qui fleurit à droite et à gauche.
Tout étant toujours une question de choix, le film nous interroge directement : « Est-ce vraiment ÇA que vous voulez pour votre avenir ? » Vaste débat dans lequel il peut être fascinant d’entrer, chacun d’entre nous ayant sa propre réponse à une question aussi élémentaire qu’essentielle...

Bien entendu, il n’y a pas que cela dans le film de Kathryn Bigelow, qui fait aussi allusion de manière insistante aux évènements ayant attraits à l’affaire Rodney King et à l’acquittement d’O.J. Simpson dans le procès de ce dernier.
En douze ans, James Cameron a effectivement eu le loisir de remanier certains aspects de son histoire à loisir, l’actualité lui offrant toujours de nouvelles illustrations pour un scénario catastrophe de ce type (...).
Niveau technique, la crème de la crème hollywoodienne s’était donnée rendez-vous en 1994 de façon à ce que le film ne souffre d’aucune carence.

En ce qui concerne les SFX visuels, le travail a été accompli par Digital Domain, la propre société de Cameron crée après la sortie mondiale de Terminator 2, le Jour du Jugement Dernier.
Ayant dépensé une fortune pour les très coûteux effets du film, Big Jim jura que l’on ne l’y reprendra plus et décida de créer pour les besoins de True Lies (puis un peu plus tard de Titanic, évidemment), et comme le fit en son temps George Lucas avec ILM, une structure lui permettant de disposer de la technique inhérente à ses projets mammouth.

Seule petite entorse à la règle qu’il s’était fixée, la création de la maquette du véhicule de Lenny -totalement immergé- qui fut confiée aux bons soins de Fantasy II, les experts en la matière (cf. article précédent sur Johnny Mnemonic).
Les trucages visuels concernent quant à eux surtout les plans de steadycam extraordinaires (il a fallu créer une caméra spéciale pour le film) illustrant les effets des clips sur leurs consommateurs momentanés.

Pour la petite histoire, ceux-ci ont été confiés au talentueux Jim Muro, devenu depuis l’un des plus grands caméramen (la photo d’Open Range, le beau western de Kevin Costner, c’est à lui qu’on la doit) en activité à Hollywood (il a travaillé pour des réalisateurs aussi exigeants que, entre-autre, Michael Mann et ce sur le chef-d’œuvre de ce dernier, à savoir Heat) et réalisateur d’un incroyablement goooooooore Street Trash commis en 1986. Comme les temps changent...
La musique elle aussi n’est pas dénuée d’intérêt, mélange de divers genres (techno, rock, classique et bien plus encore...) qui consacre l’unique collaboration entre le groupe Deep Forest et Peter Gabriel, conférant aux superbes images de Matthew F. Leonetti une coloration sans équivalent.

Un travail immense a aussi été livré au niveau de la reconstitution de l’état de siège de la ville de L.A., tout comme au gigantesque concert durant lequel se déroule l’action finale. En abordant ce sujet, laissons le mot de fin à la femme d’action qui se trouve derrière tout cela (interview parue dans le Mad Movies N° 99 du mois de janvier 1996 et effectuée par Didier Allouch) :

« Dès que James Cameron m’a proposé de réaliser Strange Days, voici quatre ans maintenant, je me suis autant attelée au scénario qu’au story-board très précis de cette longue séquence afin d’en tenir au mieux tous les rênes de la logistique. Une scène vraiment très complexe dont la foule provient notamment du rassemblement de la Nouvelle Année dans les rues de New York en 1993. Il y avait là dans les 500.000 personnes en liesse, un nombre que nous avons multipliés par traitement digital des images lors du survol de la cité. Le scénario de James Cameron qualifiait ce passage dans le troisième millénaire de « mère de toutes les fêtes ». Connaissant ses exigences, j’ai décidé de mettre le paquet ! En plus des prises de vues réelles « augmentées » par ordinateur, nous avons mobilisés des milliers de figurants. Nous avons pris contact avec un service de rencontre qui a concocté une pub, du genre « rencontrez la personne de vos rêves pour le nouvel an 1999 et tournez dans Strange Days », en vue de la gigantesque fête que nous organisions. Dix mille personnes se sont présentées, qui ont payées chacune 10 dollars, et sept mille autres ont réussi à entrer gratos aux festivités et applaudir des groupes comme DeeLite et les Aphex Twins. La « mère de toutes les fêtes » nous a demandé un mois de tournage, plusieurs caméras et une stratégie de campagne militaire. D’abord, il me fallait rester vigilante quant au résultat escompté, un sentiment d’anarchie et d’apocalypse. D’où la nécessité d’un story-board extrêmement pointilleux sans lequel cela aurait été la panique à bord »

Après cela, que quelqu’un -notamment l’un des 10000 participants évoqués à l’instant- contredise le fait qu’un film de Kathryn Bigelow est somme toute toujours un événement majeur...

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