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Liberté, virtualité, post-humanité : l’imaginaire débridé du cyberspace

samedi 6 novembre 2004, par Gérard Dahan

Texte d’une communication faite en décembre 2002 au colloque L’Imaginaire de l’électricité, organisé à l’Université Lille 3 par Sylvie Thorel et Claude Jamain.

Jean de Palacio nous a parlé hier de deux dystopies,
deux histoires qui étaient le produit, nous a-t-il dit d’une
« américanisation de la littérature », et qu’on ne lit plus que comme
des curiosités (ceci expliquant cela ?), deux histoires qui dépeignent un
monde dominé par l’électricité, dominé par les objets électriques démoniaques
[au sens étymologique du terme : qui séparent les hommes les uns des
autres]. Ah ! ces objets : propres à susciter des rêves de gosses
mais sinon tellement irréels ! Esthésiomètre normal'>, omnilove, amouràdistanceophone style='font-style:normal'> ! Irréels ? Peut-être pas tant que cela, à
la réflexion. Notre monde, après tout est celui qu’imaginait la science-fiction
du xix style='font-size:9.0pt;mso-text-raise:3.0pt'>e siècle. Et si les noms
sont fabuleux, certains principes de fonctionnement sont connus et exploités
par la communauté scientifique contemporaine : on commence à voir
apparaître de véritables objets construits sur ces principes. Si on tape biofeedback style='font-style:normal'> ou C.E.S.
ou
neurotheology ou drogues
électroniques
dans un moteur de recherche
on commence à en trouver. Le monde de ces deux histoires est également régi par
les valeurs de l’électricité, des valeurs anti-humanistes. L’échec de ces
valeurs est patent, nous a dit Jean de Palacio, et apparaît à l’évidence avec
le suicide de Joshua Electric Man.

Je crois pourtant avoir de bonnes nouvelles ce matin.
Alors qu’on peut légitimement être inquiet sur les chances de survie l’homo
paysanus gastronomicus
à la française, les
rumeurs annonçant la mort de l’
electric man style='font-style:normal'> à l’américaine semblent très exagérées. Pour ma
part, j’ai l’impression de beaucoup le rencontrer. Je vois sa silhouette se
dessiner dans mon miroir, il vient parfois à mes cours, je le fréquente dans
mes lectures, et je peux assurer qu’il n’a que rarement des envies de suicide.
Il est (elle est) Susan Calvin dans les histoires de robots d’Isaac Asimov. Il
est Michel dans Les Particules élémentaires style='font-style:normal'> de Michel Houellebecq. Il est Paul Durham dans La
Cité des permutants
de Greg Egan. Il est
(elle est) Nell dans
L’Âge de diamant normal'> de Neal Stephenson. Il était déjà le Capitaine Nemo de 20 000
Lieues sous les mers
de Jules Vernes. Il
s’appelle Visual Mark dans
Les Synthérétiques style='font-style:normal'> de Pat Cadigan, Arthur Darquandier dans Les
Racines du mal
de Maurice Dantec, et - je
vais m’apesantir sur ce personnage en particulier - Case dans
Neuromancien style='font-style:normal'> de William Gibson.

Pourquoi beaucoup de ces noms n’évoquent-ils sans
doute pas grand-chose pour le lecteur universitaire français ? Bien sûr
parce qu’à cause de nos contraintes professionnelles nos lectures sont très
spécialisées, mais aussi parce que les ouvrages que je viens de citer ne sont
pas en haut de beaucoup de piles dans notre pays. La présence de l’imaginaire
scientifique (et donc de l’imaginaire de l’électricité) dans les textes
francophones n’est pas allée de soi au cours du xx style='font-size:9.0pt;mso-text-raise:3.0pt'>e siècle. Lire des textes
de science-fiction sérieusement et en faire un objet d’études n’est d’ailleurs
pas, de ce côté de l’Atlantique, le moyen le plus efficace de s’assurer une
reconnaissance institutionnelle. Serge Lehman, écrivain de SF contemporain qui
publie beaucoup aux Éditions Fleuve Noir, évalue ainsi la position de la SF en
France, dans sa préface à Escales sur l’horizon normal'>, anthologie de nouvelles publiée en 1998 :

 

10.0pt'>Les historiens accordent à quatre auteurs un rôle éminent dans la
fondation du genre : Poe, Verne, Rosny-Ainé, Wells. Un Américain, un
Français, un Belge, un Anglais. À la fin du xix
style='font-size:7.0pt;mso-text-raise:3.0pt'>e 10.0pt'> siècle, la situation était donc, du point de vue linguistique,
parfaitement équilibrée. Or, qu’observe-t-on cent ans plus tard ? Que Poe
et Wells font figure de classiques dans les Lettres anglo-saxonnes. Tandis que
Verne et Rosny ont été purement et simplement évacués des nôtres ou - au mieux - relégués au rang d’écrivains pour enfants. Il est, dès lors, permis de
sourire lorsque les « amoureux de la Littérature » rejettent la SF au
motif qu’elle est étrangère aux valeurs du Vieux Continent. La vérité, c’est
qu’en refusant à Verne et Rosny la place qui leur revient dans notre histoire
littéraire, on a interdit aux écrivains qui leur ont succédé de se saisir de
l’héritage, de l’embellir, de le faire vivre. Les vrais descendants de Verne -
ceux qui le revendiquent comme un père fondateur - se nomment Arthur C. Clarke,
Isaac Asimov, Gregory Benford ou Stephen Baxter.

10.0pt'>(...)

10.0pt'>L’origine de cette aversion pour la chose scientifique est bien
connue : elle date de la Première Guerre mondiale. Plutôt que
d’entreprendre ici un long développement historique, on préférera citer un
passage de Civilisation
, ce très
beau livre paru en 1919 et dans lequel Georges Duhamel (sous le pseudonyme de
Denis Thévenin) raconte ses Mémoires d’infirmier sur le champ de bataille. À
quelques pages de la fin, l’auteur écrit : « Avant la guerre,
j’étais préparateur dans un laboratoire industriel. C’était une bonne petite
place ; mais je vous assure que si j’ai le triste avantage de sortir
vivant de cette catastrophe, je ne retournerai pas là-dedans. La
campagne ! La pure cambrousse ! Quelque part bien loin de toutes les
sales usines, un endroit où je n’entende plus jamais grogner vos aéroplanes et
toutes vos machines qui m’amusaient naguère, quand je ne comprenais rien à
rien, mais qui me font horreur maintenant, parce qu’elles sont l’esprit même de
cette guerre, le principe et la raison de cette guerre ! »
style='font-size:10.0pt'>

10.0pt'>(...)

10.0pt'>La contribution de la science et de la technologie à l’organisation des
combats - aviation, artillerie lourde, chars d’assaut, gaz toxiques,
transmissions radio, médecine de catastrophe - et le caractère presque
industriel de certaines phases du conflit détournèrent toute une génération de
l’idée même de progrès

scientifique, comme le résume parfaitement le texte de Duhamel. Ce rejet, qui
éclaire d’un jour particulier la naissance du surréalisme (comme affirmation du
primat du sensible sur la perception « objective »), priva la SF
française de l’entre-deux-guerres de tout appui intellectuel, institua le
pessimisme en règle (Barjavel, qui fait le lien entre cette époque et la nôtre,
l’illustre assez) et rejeta le genre aux marges de la littérature - là où
l’optimisme est toléré : le conte pour enfants. Quatre-vingts ans plus
tard, nous vivons encore sur cette idée que la science est mauvaise
style='font-size:10.0pt'>, qu’elle est l’affaire des seuls ingénieurs et que la
culture se corrompt à l’approcher de trop près.

 

Ce point de vue est corroboré par Gérard Klein,
directeur de collection chez Robert Laffont, un des grands connaisseurs du
genre, lui-même auteur de romans, nouvelles et préfaces, et qui précise même,
dans sa préface au Problème de Turing de
Harry Harrison et Marvin Minsky, que l’objet électrique par excellence,
l’ordinateur, a du mal à trouver sa place en France dans la SF, au sein même du
genre littéraire qui devrait pourtant l’accueillir. (L’ordinateur qui est pourtant
on le sait l’objet phare issu des progrès scientifiques dans le domaine de
l’électricité, le plus complexe, le plus emblématique de ces progrès, le plus
riche en possibilités narratives si on le compare à l’aspirateur ou au rayon
laser. Il est potentiellement à lui seul tous les objets aux noms ampoulés
inventés par D’Hervilly et Soudan et qu’on nous a énumérés hier) :

10.0pt'> 

10.0pt'>L’ordinateur et les technologies de l’information sont presque
complètement absents de la production française de science ?fiction, sauf
là où elle singe les modèles anglo ?saxons. (...)

10.0pt'>Une anecdote : lorsqu’en 1985, Apple France, en la personne de
François Benveniste, lui ?même passionné de science ?fiction, voulut
patronner une anthologie de nouvelles consacrées à l’informatique dans l’avenir
à l’occasion de la sortie du premier Macintosh, l’éditeur Denoël ne trouva pas
d’auteur français intéressé en dehors de Philippe Curval et de moi ?même.
Il y a dans cette absence, dans cette criante lacune, un sujet de réflexion. La
France, une des mères de la littérature d’anticipation, une des puissances
mondialement reconnue de la programmation informatique, n’a pas encore rejoint,
dans sa culture, ou du moins dans sa littérature de science ?fiction, son
époque.

 

On a effectivement l’impression que l’imaginaire lié
aux technologies de l’information est abandonné par les écrivains (pas
seulement eux, les cinéastes aussi, et les producteurs de téléfilms) de notre
pays à l’univers de la consommation, aux publicitaires, aux vendeurs et aux
rédacteurs des grandes bureaucraties. L’ordinateur, en particulier, ne serait
qu’un objet complexe de plus parmi tous ceux qu’on trouve en grande
distribution (télé, magnétoscope, chaîne hifi, téléphone portable, etc.). Il
trouve sa place dans l’univers appauvri de la communication de masse en tant
que produit assurant un standing, une position sociale. Ne pas en avoir un,
c’est prendre du retard sur ses voisins et porter atteinte à la réussite
professionnelle de ses enfants (surtout les garçons). Je prétends pour ma part
qu’il y a là un retard culturel qui nous a coûté très cher, alors même que sur
le plan de la pure technique nous avons été au niveau mondial les précurseurs
de la télématique avec le Minitel. Mais le minitel fonctionnait sur un modèle
imaginaire bridé par ses concepteurs,
tous issus de la même caste, tous ingénieurs formés par les « Grandes
Écoles » : un modèle jacobin, gaulliste, centralisateur, organisé
autour de la notion de
consultation de services style='font-style:normal'> (l’annuaire électronique), qui n’était pas vraiment
propre à enflammer les imaginations. Son succès auprès du public tient
d’ailleurs surtout à un détournement d’utilisation (les messageries roses) sur
lequel il reste prudent de ne pas s’apesantir. L’ingénierie made in
France
a assuré le succès du TGV et du
nucléaire civil, mais on sait bien que le traitement de l’information n’est pas
simplement une gestion des flux montants et descendants (ce qui est une autre
manière de dire ce qu’on nous a bien expliqué hier : il ne faut pas
seulement ranger les bouquins, il faut aussi et surtout les lire). Toutes les
impulsions électriques sont semblables l’une à l’autre, mais chaque contenu est
unique. Le modèle culturel du Minitel s’est en fait révélé peu exportable.

Si l’Internet s’est finalement imposé, ce n’est pas
parce qu’il était plus performant que le Minitel en termes de flux, mais bien,
suis-je tenté de dire, parce que les Américains disposent grâce à leur science
fiction d’une technologie culturelle supérieure à la nôtre style='font-style:normal'>. Peut-être est-il prudent que je donne au personnes
présentes ce matin le temps d’avaler cette couleuvre en répétant lentement
cette phrase : oui, je prétends bien que les Américains disposent grâce à
leur science fiction d’une technologie culturelle supérieure à la nôtre.

Une technologie culturelle issue en particulier d’une
littérature de science-fiction irriguée par la contre-culture psychédélique des
années 60. L’objet le plus important de cette technologie est sans doute un
concept, le concept de cyberspace, qui
est pour ainsi dire une invention de l’écrivain cyberpunk William Gibson. Le
mot est en effet attesté pour la première fois en 1984 dans son premier roman,
Neuromancien style='font-style:normal'>. Qu’est-ce donc que le cyberspace ? C’est
l’espace imaginaire partageable auquel on accède par l’intermédiaire d’une
machine. C’est une métaphore, bien sûr, la concrétisation dans le langage d’une
intuition qui veut que derrière les écrans d’ordinateur il y ait non pas des
services ou des messages, mais un espace virtuel style='font-style:normal'>, (le mot « virtuel » pouvant tout à fait
se définir par ces deux caractéristiques : « imaginaire et
partageable »).

Si de l’autre côté de l’écran on suppose qu’il y a un
espace, eh bien plutôt que se connecter
à des serveurs, on peut
naviguer
dans cet espace, y
surfer, se rendre style='font-style:normal'> sur des sites normal'>, on peut espérer s’y rencontrer normal'> plutôt que seulement s’envoyer des messages. Tout ceci est
métaphorique, bien sûr, ce n’est pas
vrai normal'>, mais ce n’est pas pour ça que c’est faux style='font-style:normal'>. C’est une fiction. Or, c’est une caractéristique
très répandue chez les humains que de désirer être trompé par la fiction. Sans
cette tromperie fondatrice, il n’y a pas de littérature, pas de cinéma, pas de
jeu vidéo, bref, pas d’art. « On sait bien que ce n’est pas vrai, mais
quand même. », aurait dit Freud. Derrière les écrans se trouve une
nouvelle Amérique, un far-west à la superficie infinie - la Nouvelle Frontière,
aurait dit John Fitzgerald Kennedy.

Il existe bien sûr plusieurs définitions du
cyberspace. J’ai usé ou abusé de mon privilège d’auteur de cette communication
pour donner la mienne en premier. Elle est très inspirée de celle de Bruce
Sterling, collègue et ami de Gibson : selon lui, le cyberspace existe
depuis plus d’un siècle, c’est l’espace où se déroule une conversation
téléphonique. Mais je ne peux bien entendu pas ne pas donner la définition que
Gibson lui-même propose dans un des premiers chapitres de son roman :

10.0pt'> 

10.0pt'>Le cyberspace. Une hallucination consensuelle vécue quotidiennement en
toute légalité par des dizaines de millions d’opérateurs, dans tous les pays,
par des gosses auxquels on enseigne les concepts mathématiques... Une
représentation graphique de données extraites des mémoires de tous les
ordinateurs du système humain. Une complexité impensable. Des traits de lumière
disposés dans le non-espace de l’esprit, des amas et des constellations de
données. Comme des lumières de villes, dans le lointain...

10.0pt'>William Gibson, Neuromancien,
1984.

 

Tout le monde cite ce passage. Quand on veut faire
peur à son lecteur, on fait comme Alain Buisine dans L’Ange et la souris style='font-style:normal'> : on cite la ligne suivante, qui précise que
cette définition est présentée en contexte comme extraite d’une émission pour
les gosses.

 

Neuromancien
met en histoire tous les thèmes de ce qu’il est convenu d’appeler maintenant la
cyberculture. Il le roman phare d’un mouvement littéraire des années 80 devenu
genre dans les années 90, le cyberpunk, ainsi appelé un peu contre l’avis de
ses membres.

Le mouvement cyberpunk est en effet un mouvement
littéraire américain rattaché à la science-fiction. Le mot qui le désigne est
porteur de nombreuses ambiguïtés, la moindre d’entre elles n’étant pas qu’il
est d’origine journalistique et que les auteurs « cyberpunks » se
sont vu imposer une appellation qu’ils n’avaient pas choisie.

On considère généralement que le mot
« cyberpunk » a été utilisé pour la première fois en 1982 pour
décrire un mouvement littéraire dans la revue Isaac Asimov’s Science Fiction
Magazine
par Gardner Dozois, journaliste
américain, écrivain et critique de science-fiction, membre du comité de
rédaction de ladite revue, mais qui ne faisait pas, pour sa part, partie du
mouvement qu’il désignait ainsi.

Avant de se voir imposer ce nom - dont l’étymologie
est trompeuse : elle ne rend compte qu’imparfaitement des thèmes abordés
par les auteurs étiquetés comme tels -, ce mouvement littéraire, né à la fin
des années 70, n’en avait pas. Ses membres l’appelaient simplement « le
mouvement », et le critère d’appartenance était simplement le fait de
collaborer à une « revue » confidentielle intitulée Cheap Truth style='font-style:normal'> (« La vérité pas chère »), un samizdat
d’une page à parution irrégulière publié par Bruce Sterling. Les articles
étaient écrits par de jeunes écrivains, dont Rudy Rucker, Lewis Shiner et John
Shirley, mais n’étaient pas signés.

Bruce Sterling s’est affirmé comme co-leader du
mouvement. Il est romancier et auteur de nouvelles, ainsi que d’un livre
d’investigations sur le milieu informatique underground américain du début des
années 90 et de nombreux articles critiques publiés dans diverses revues à
travers le monde anglo-saxon. Il est également le compilateur et le préfacier
de l’anthologie Mirrorshades (Mozart
en verres-miroir
), ce recueil de nouvelles
publié en 1986 qui a servi de manifeste au mouvement cyberpunk.

L’autre co-leader du mouvement cyberpunk est William
Gibson. Sa carrière a été lancée par la publication de Neuromancin style='font-style:normal'> en 1984, c’est-à-dire deux ans seulement avant la
parution du dernier numéro de Cheap Truth normal'>. Il n’est donc pas un cyberpunk de la première heure, mais Neuromancien style='font-style:normal'> s’est très vite imposé, presque malgré son auteur,
comme le roman cyberpunk par excellence, à tel point qu’on trouve parfois dans
la presse anglo-saxonne, comme synonyme de l’expression « roman
cyberpunk », des termes qui se réfèrent à Gibson : « roman
neuromantique » name="_ftnref1" title=""> style='mso-special-character:footnote'>[1]
ou même l’acronyme « NOGS »,pour « Novel Of Gibsonian
Sensitivity », c’est-à-dire « roman de sensibilité
gibsonienne ».

L’histoire de Neuromancien style='font-style:normal'> se passe en 2080, au Japon, aux États-Unis, en
Turquie, et en orbite dans une station spatiale genre Mir. Le texte raconte le
recrutement d’une fine équipe de cambrioleurs, dont le personnage principal,
Case, en vue d’une effraction qui doit avoir lieu en même temps dans le monde
réel et dans le monde virtuel. La coordination entre réel et virtuel est la clé
du succès de l’opération. Le texte dépeint ensuite l’effraction elle-même. Il
s’agit de faire sauter à distance des sécurités informatiques, de profiter de
l’avantage ainsi acquis pour faire sauter sur place des sécurités physiques qui
donnent accès à d’autres sécurités informatiques qui doivent à leur tout être
traitées, et ainsi de suite sur plusieurs niveaux. Le but de l’expédition est
de libérer Wintermute (appelé Muetdhiver dans la version française), une
super-intelligence artificielle dont l’autonomie est bridée par la
multinationale qui l’a construite ainsi que le prévoit le droit international
en vigueur à cette époque. On s’aperçoit petit à petit que l’employeur de la
fine équipe de cambrioleurs n’est ni un groupuscule politique et/ou religieux,
ni un gouvernement, ni une multinationale concurrente mais Wintermute en
personne.

Ça m’a passionné d’entendre parler de démon de
l’électricité hier, et de déshumanisation - quoique ce dernier mot ait un
contenu surtout idéologique. En effet, à un moment, la police de l’ONU, mise au
courant de l’opération et de ses enjeux, accuse Case d’avoir passé un pacte
avec le démon et de mettre en danger l’espèce humaine entière.

Le cambriolage réussit, l’electric man style='font-style:normal'> triomphe (il a d’ailleurs le triomphe modeste) face
à la morale commune. Est-ce le bien qui gagne ? Je me garderai bien de me
prononcer tellement ce mot est lui aussi piégé, mais toujours est-il que ce
livre a acquis une réputation sulfureuse auprès des enquêteurs du FBI chargés
de traquer les délinquants informatiques. Neuromancien style='font-style:normal'> est également très lu, même s’il est d’accès
difficile, particulièrement dans le milieu de l’informatique, à l’instar de la
science-fiction dans son ensemble, comme l’explique Gérard Klein dans sa
préface au Problème de Turing normal'> :

10.0pt'> 

10.0pt'>Le recrutement sociologique des praticiens de l’informatique, jeunes,
masculins, à formation technicienne, persuadés de leur possible ascension
sociale dans un monde de l’emploi qui apparaît souvent et exagérément comme en
déréliction, a rejoint presque exactement celui des lecteurs de science ?fiction.
Si bien que presque tous les informaticiens (au sens large) que j’ai rencontrés
étaient des lecteurs de science ?fiction. Bien que les scientifiques et
techniciens soient souvent des lecteurs de science ?fiction, jamais la superposition
des publics n’a été aussi précise. D’où la pénétration accrue des idées et des
images de la science-fiction dans l’univers de l’informatique. C’est un peu
comme si le western avait rencontré une considérable population de vachers
éduqués. Il suffit pour s’en convaincre de lire les éditoriaux de nombreuses
revues consacrées à l’informatique et destinées à des publics plus ou moins
larges.

 

Neuromancien
est un roman univers, qui met en histoire tous les thèmes de la cyberculture.
D’autres romans se concentrent sur le traitement fictionnel d’une ou quelques
idées seulement. Mais c’est toujours le même imaginaire de l’électricité qui
revient dans toute cette littérature cyberpunk, ainsi que dans les textes pas
forcément littéraires qui y puisent leur inspiration. Jepense pouvoir classer
ces thèmes de la cyberculture dans les trois rubriques suivantes : liberté -
virtualité - post-humanité.

 

Liberté. On
s’est aperçu très vite que les concepts légaux adaptés au monde réel sont
inadaptés aux univers dématérialisés. Il n’est pas évident de savoir qui a le
droit d’exercer une souveraineté sur un espace imaginaire. Ce qui n’empêche pas
les détenteurs du pouvoir dans le monde réel d’essayer depuis plusieurs années
de censurer les contenus et de calquer le droit des univers virtuels sur celui
du monde matériel. Ils espèrent par exemple gérer la propriété intellectuelle
comme on gère la propriété de la terre et des moyens de production. Neuromancien

met en scène à plusieurs reprises les difficultés qu’ont les forces de l’ordre
à agir sur les espaces informatiques, mais cet aspect est en fait mieux exploré
par John Perry Barlow, un des premiers auteurs à s’emparer du concept gibsonien
de cyberspace, que par Gibson lui-même. Barlow a écrit une Déclaration
d’Indépendance du cyberspace
, texte assez
célèbre et encore pertinent même s’il semble avoir été écrit il y a une
éternité, dans lequel il met en lumière les immenses difficultés pratiques et
éthiques auxquelles serait confronté un État qui chercherait à imposer ses lois
sur l’imaginaire que partagent ses citoyens dans ce nouvel espace informatique.

style='font-size:10.0pt'> 

style='font-size:10.0pt'>« Gouvernements du monde industrialisé, géants
fatigués de chair et d’acier, je viens du cyberspace, le nouveau domicile de
l’esprit. Au nom du futur, je vous demande, à vous qui appartenez au passé, de
nous laisser en paix. Vous n’êtes pas les bienvenus parmi nous. Vous n’avez
aucune souveraineté sur le territoire où nous nous assemblons. (...)

style='font-size:10.0pt'>Il nous faut déclarer que nos identités virtuelles ne
sont pas soumises à votre souveraineté, alors même que nous continuons à
consentir à ce que vous gouverniez nos corps. »

text-indent:14.2pt'> 

text-indent:14.2pt'>John Perry Barlow, Déclaration
d’indépendance du cyberspace
, 1996.

 

 

Virtualité.
Un des thèmes récurrents de la littérature cyberpunk est l’exploration de la
manière dont peuvent se constituer des mondes virtuels réalistes, des images
dans lesquelles on peut se déplacer, des paradis artificiels dans lesquels il
devient petit à petit possible de vivre des expériences plus gratifiantes que
celles qu’offre la réalité ordinaire. Le thème n’est pas nouveau : le
cybersexe, par exemple, est déjà présent dans les textes dont nous a parlé Jean
de Palacio hier et j’ai appris il y a peu de temps dans une conversation que
Jean-Jacques Rousseau évoque l’amour à distance dans La Nouvelle Héloïse
,
mais le mouvement cyberpunk le traite de manière souvent optimiste et
provocatrice, parce qu’il est irrigué par la contre-culture des années 60, en
particulier par les romans de William Burroughs et les textes d’Aldous Huxley
et Timothy Leary sur le LSD et la mescaline. Il suffit de lire un roman
cyberpunk ou de faire soi-même l’expérience du jeu vidéo ou de la réalité
virtuelle immersive telle qu’elle existe déjà pour se faire une idée des enjeux
du développement des mondes virtuels réalistes. Partisans et adversaires de ce
développement ont déjà pris leurs marques. Que ce soient les vedettes du
mouvement hippie :

style='font-size:10.0pt'> 

style='font-size:10.0pt'>« Ils ont mis le LSD hors-la-loi. Ça va être
intéressant de voir ce qu’ils vont faire avec ce truc-là. »

style='font-size:10.0pt'> 

style='font-size:10.0pt'>Jerry Garcia, guitariste du groupe de rock The
Grateful Dead, après sa première expérience de réalité virtuelle immersive.

style='font-size:10.0pt'>Cité par John Perry Barlow, parolier du même groupe de
rock et co-fondateur de l’Electronic Frontier Foundation, dans un article de
1995.

 

ou les éternels
adversaires de la fuite de la réalité, comme ce journaliste québecquois après
la visite d’une exposition d’art contemporain :

10.0pt'> 

10.0pt'>« Un retour au paradis perdu en prenant la fuite en avant de la
réalité virtuelle, c’est finalement cela qui est proposé dans le monde d’Osmose
style='font-size:10.0pt'>. (...) Cette pensée techno-mystique ouvre la porte à
un dangereux abandon du réel par une élite qui se retire définitivement dans un
ailleurs dont les contours sont encore difficiles à cerner. Il faut faire appel
à une autre géographie du virtuel. »

style='font-size:10.0pt'> 

style='font-size:10.0pt'>Bernard Schütze, « La Tentation de la
techno-mystique »,
in INTER ART ACTUEL, n style='font-size:8.0pt;mso-text-raise:3.0pt'>o 10.0pt'> 64, février 1996.

 

Post-humanité.
Plus prometteur encore que le LSD électronique, le thème de l’apparition de
créatures artificielles intelligentes et/ou d’hommes améliorés par la technique
fait l’objet d’une exploration systématique de la part des écrivains
cyberpunks. Là encore, le thème n’est pas nouveau mais ce qui frappe c’est
l’optimisme et la confiance qui se dégage des textes anti-humanistes produits
aussi bien par des romanciers (Gibson et Sterling, encore eux, mais aussi Ian
M. Banks, Maurice G. Dantec ou Greg Egan) que par des essayistes liés au
mouvement cyberpunk (Hans Moravec, Marvin Minsky ou Jean-Michel Truong). On
écrit beaucoup sur l’émergence plausible d’une post-humanité par la voie
technique : cyborgs, réplicants, personnalités simulées, copies d’esprit
humain sur ordinateur, dans des textes qui prétendent souvent s’inspirer de
Nietzsche. La science-fiction cyberpunk se permet de jouer avec un imaginaire
peu soucieux des limites habituelles et d’agiter des idées étranges parce
qu’elle est une littérature peu respectable que les gens sérieux ne s’abaissent
pas à aller affronter sur son propre terrain. Cela va-t-il durer ? Bruce
sterling en doute :

 

style='font-size:10.0pt'>“Les idées étranges sont tolérables tant qu’elles
restent à leur place d’idées étranges. Dès qu’elles commencent à vouloir
changer le monde, on voit de la fumée dans l’air et du sang sur le sol. (...)

style='font-size:10.0pt'>Vous avez entendu des idées étranges aujourd’hui.
C’est pour cela que nous sommes ici aujourd’hui : pour discuter d’idées
étranges. J’aime beaucoup lire Hans Moravec. Je le respecte et je fais très
attention à ce qu’il dit. Il est véritablement une fontaine d’idées étranges,
et à mon avis il fait honneur aux valeurs fondamentales de la nation
américaine. Je pense même que ce qu’il dit est assez sensé d’un point de vue
technique et rationnel, sinon d’un point de vue socio-politique.

style='font-size:10.0pt'>Mais là encore, je ne pense pas que les ayatollahs
aient pris le temps de lire Mind Children 10.0pt'> [Une Vie après la vie : les robots, avenir de l’intelligence style='font-size:10.0pt'>]. S’ils l’avaient fait, il l’auraient jugé
blasphématoire au dernier degré, bien pire que les Versets sataniques style='font-size:10.0pt'> de Salman Rushdie. Si Hans réussissait vraiment à
créer un paradis numérique ici, sur cette Terre, je suis presque certain que
les fondamentalistes musulmans essaieraient de le faire assassiner. Ils
considéreraient sans doute cela comme leur devoir. Et ils ne seraient
probablement ni les seuls ni les premiers à vouloir le faire. De très nombreux
spectateurs ont vu le film de science-fiction Terminator 2 style='font-size:10.0pt'>. Certains pourraient voir en notre ami Hans le futur
architecte de Skynet. Il veut rendre la race humaine obsolète et donner le
pouvoir aux robots. Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux le tuer tout de suite ?

text-indent:14.2pt'> 

text-indent:14.2pt'>Bruce Sterling : “Free as
Air, Free as Water, Free as Knowledge”, communication à une association
américaine de bibliothécaires, la “Library Information Technology Association”,
1992.

 

 

 

Liberté. Virtualité. Post-humanité. On a vu comment
la dématérialisation permise par l’électricité amène son cortège d’idées
étranges, comment elle débride
l’imaginaire. Encore une petite couleuvre pour la route ? Allez, une
dernière, j’insiste. Dans ce temple de la République qu’est une salle de
colloque de l’université française, je vais vous dire pour terminer qu’il
semble bien, au vu de ce que j’ai parcouru avec vous dans cet exposé, que cet
imaginaire du cyberspace nous annonce notre entrée dans un monde
post-républicain style='font-style:normal'>.



name="_ftn1" title=""> footnote'>[1] Cf.
Norman Spinrad, « Les Neuromantiques », in Univers 1987 style='font-style:normal'>, Paris (J’ai lu), 1987.