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Stefan Wul

samedi 29 avril 2006, par Laurent Genefort

Ce long texte a été publié sous la forme de deux préambules pour les deux tomes des Oeuvres complètes de Stefan Wul, parues aux éditions Lefranc (Tome 1, Tome 2) et sont livrées ici pour le plus grand plaisir des lecteurs de Schismatrice, qui ainsi découvriront peut-être davantage ce grand auteur français de SF, créateur entre autres de l’incroyable Noô, déjà chroniqué sur ce site.


Préface vol. I

STEFAN WUL,
ARTIFICIER DE L’IMAGINAIRE

À l’origine était Pierre Pairault.
Né en 1922, dans le quatrième arrondissement de Paris, d’ascendance mi-poitevine, mi-bretonne. Il suit des études classiques au collège Rocroy Saint-Léon. Bac philo en 1940. Diplôme de chirurgien-dentiste à la fin de la guerre, marié en 48. Il pratique à Paris, puis dans la campagne normande, à partir de 1952... Quatre ans plus tard naît Stefan Wul.
Cette petite fiche signalétique indique que l’auteur n’a jamais fait de son art un métier. L’introduction de la nouvelle Le Bruit, en 1957, nous éclaire davantage.
« Premier roman écrit à dix ans  : Dans le Sahara mystérieux, où il était question de Touareg et de palais cachés dans les sables. Je percevais mes droits d’auteur directement, en réclamant à mes camarades de collège cinq billes et un sou par chapitre nouveau (...). À dix-huit ans, j’ai fui le domicile paternel en serrant sur mon cœur une guitare (celle-ci n’était pas encore à la mode) et un exemplaire d’ Ainsi parla Zarathoustra. Je comptais éblouir les foules avec des chansons “pensées”. Cette expérience a duré huit jours pendant lesquels je lavais les verres dans une brasserie du quartier latin. À mon retour, on m’a fermement laissé entendre que je devais apprendre un métier. J’ai choisi la dentisterie parce que j’imaginais ces études faciles. Erreur ! Et j’avais mis le doigt dans un engrenage conformiste dont j’espère m’arracher quelque jour... »
Le cabaret en question s’appelait Le Lapin agile. Notre artiste en herbe y déclama des poèmes de Verhaeren et Van Leberghe en se faisant un fond sonore de guitare. L’expérience tournant court, l’imagination créatrice de notre auteur s’endort pour quelques années. C’est dans un tout autre domaine qu’elle va trouver sa pleine mesure : la science-fiction (SF).
Comment lui vient le goût d’écrire de la SF ? Comme beaucoup : par l’anecdote. « Un jour, ma femme était en train de lire un roman de science-fiction, je ne me souviens plus du titre, donc je ne ferai de peine à personne, même si je le voulais ! Et elle m’a dit : Nom d’un chien, ce que c’est mauvais ! Tu devrais essayer, tu ferais bien mieux ! Et alors, sur une crise de fantaisie, j’ai laissé tomber mon essai de roman policier, j’ai arraché toutes les feuilles du cahier sur lesquelles j’avais griffonné déjà, je les ai jetées à la poubelle et je me suis mis au travail sur ce cahier vierge, en disant à ma femme : Je vais t’écrire un roman de SF, et celui-là sera bon !  » [1]
Et elle est légion, la mauvaise production. Cela ne tient pas tant à la nature du genre que du fait que - est-ce un mot de Sturgeon ou de Brian Aldiss ? - « 90% de n’importe quoi est mauvais ». Contrairement aux auteurs fantastiques qui écrivent généralement bien, les écrivains de science-fiction ne brillent guère par leur maîtrise du verbe. Les écrivains du Fleuve Noir ne se font du reste pas d’illusion sur les qualités de leur prose. Certes, on peut en dire autant des romans d’espionnage de l’époque. Et qu’à l’inverse il y a eu des écrivains talentueux, notamment dans la collection du “Rayon fantastique”.
La SF n’en demeure pas moins un territoire où il ne fait pas bon s’aventurer, si l’on veut conserver l’estime de ses voisins. Pour tout dire, elle n’a pas bonne réputation. « En 1959 [raconte Pierre Versins], au contraire, les allusions étaient plutôt négatives. On se défendait d’écrire de la science fiction, même alors qu’aucune contestation n’était possible. » [2] Ce n’est pas encore une culture. Pas même une littérature avec son histoire, ses codes, et ses classiques. La grande majorité des collections ont une vocation ouvertement commerciale... et ne survivent guère à leurs dix premiers numéros. Pourquoi Wul choisit-il de persévérer dans ce “mauvais genre” par excellence ?
Il faudrait renverser la question : quelle autre littérature était en mesure de recueillir sans déborder un tel flux d’images délirantes et logiques à la fois ? quel autre genre où exploiter tout à loisir son goût du merveilleux et sa démesure imaginative ? C’est « l’irrésistible besoin de bâtir des rêves et de les partager » qui va pousser notre auteur. La SF est un domaine méprisé, où tout reste à faire. Une jungle, où l’on discerne quelques chemins défrichés par une poignée d’aventuriers.
Wul va se tracer sa propre route.
Pierre Pairault a trente-quatre ans lorsque naît Stefan Wul. Au fait, d’où vient ce pseudonyme ? L’auteur ne s’en cache pas : Wul est le nom asiatique d’un ingénieur atomiste de l’Oural, entendu à la radio. Commentaire un brin sarcastique du présentateur : « Un nom digne d’un écrivain de science-fiction... » Ainsi fut fait, fournissant l’occasion d’un épisode plaisant à une foire aux livres : une brave Niçoise, poussant son fils devant elle : « My son ! lui aimer beaucoup vos... euh, books, mister Oul... vous compris ? »
Bref : tout d’une traite et « torché sur un coin de table de cuisine, levant les jambes quand la femme de ménage balayait sous la chaise », l’auteur rédige d’un jet son premier texte, sans intention de le faire publier.
Cela donne Retour à “0” , space opera qu’il convient de situer en quelques mots. (Le space opera, terme forgé en 1941 par Wilson Tucker, désigne - non sans connotations péjoratives - les aventures où l’accent est mis sur l’ampleur du décor, l’espace qui se développe au fur et à mesure qu’on le découvre, le plus souvent au détriment de la profondeur des personnages.)


Depuis deux siècles, la Terre pacifiée envoie ses malfaiteurs sur son satellite. Mais la colonie prépare sa vengeance. Les dirigeants terriens envoient Jâ Benal, savant atomiste condamné à la suite d’une catastrophe factice. Jâ Benal parviendra-t-il à rallier les détenus à la cause terrienne avant que l’Ancêtre, chef de la révolte, ne fasse sauter la Lune ?
Tous les ingrédients sont réunis pour offrir un space opera des plus ordinaires : colonie rebelle, félons extraterrestres, catastrophe planétaire... La fin de l’histoire - à vous de la découvrir ! - bouleverse ce schéma. Et surtout, la foule de trouvailles qui ont fait de ce petit livre coloré un événement pour les lecteurs du Fleuve Noir, habitués aux histoires rationnelles, mais à l’imaginaire fluet, qui leur sont offertes jusqu’à présent. L’inspiration de Wul diffère radicalement des rares traductions anglo-saxonnes chères à Boris Vian et Raymond Queneau, ces histoires de robots froides dans leur rigueur conceptuelle. Quelle différence avec l’arrivée du héros sur un sol lunaire à consistance de gruyère, qui semble tout droit sortie d’un rêve d’enfant !
L’image peut faire sourire aujourd’hui. Que l’on se souvienne que l’homme ne mit le pied sur la lune que treize ans plus tard... Et puis quelle importance ? Pour Stefan Wul, la SF est avant tout un réservoir d’images et d’idées folles. Et le roman, tel qu’il le conçoit pour la collection “Anticipation” des éditions Fleuve Noir, est un voyage, un prétexte au dépaysement. Sans oublier l’action. « La grande qualité de l’action, c’est qu’elle ne triche pas. » Seule Anticipation, qui en est à sa cinquième année d’existence, peut lui offrir ce cadre. En un peu moins de trois ans, onze romans se succéderont au sein de la doyenne des collections françaises de SF. « Mais l’action n’est qu’une toile sur laquelle j’aime à étaler mes couleurs. Si celles-ci sont assez évocatrices pour faire pénétrer le lecteur dans une atmosphère, le roman est réussi.  »
La scène restée célèbre est sans conteste l’introduction de personnages miniaturisés dans un corps humain, pour aller combattre, au sens le plus littéral, les germes de la maladie. Scène plagiée en 1966 dans le film Le Voyage fantastique, novellisé par Isaac Asimov. En 1947, Marc Wersinger avait déjà entraîné son héros dans un voyage au pays des microbes [3] ; mais dans le cas de Retour à “0”, la ressemblance avec le film est frappante. Un avocat spécialisé dans les problèmes de droits d’auteur était disposé à intenter un procès à la Fox, mais l’éditeur ne tint pas à s’engager, et l’histoire en resta là.
Le deuxième roman de Wul, Niourk , reprend le thème connu de la Terre post-atomique. Mais la vision qu’il en a le place d’emblée aux côtés des plus grands maîtres du genre. Les océans se sont asséchés et les poulpes ont muté. Un enfant noir, paria de sa tribu, est contraint de s’enfuir avant d’être sacrifié. Ayant mangé la cervelle du vieux chef mort d’ivresse et s’étant emparé d’un antique laser, il mène son clan jusqu’à Niourk. Atteints par la radioactivité de cervelles de poulpes mangées, ils commencent à mourir... C’est d’une manière imprévue (une fois n’est pas coutume) et étonnamment moderne que l’enfant noir arrivera à survivre.


Mais qu’est-ce que Niourk ? New-York, bien sûr !
Il est destiné à l’origine au “Rayon fantastique” (chez Hachette et Gallimard), dont les écrivains français se comptent sur les doigts de la main. Celui-ci cessant - provisoirement - ses publications, Stefan Wul adresse Retour à “0” et Niourk à la collection Anticipation de Fleuve Noir. Une collection populaire et pour tout dire alimentaire, où publient François Richard-Bessière, Vargo Statten, Jimmy Guieu, Jean-Gaston Vandel, mais où l’on compte cependant des traductions d’Arthur Clarke, de John Wyndham et de quelques autres. L’éditeur accepte les deux manuscrits en précisant : « Niourk n’est pas tout à fait notre genre. » Et pour cause !
Le premier paraît dans le dernier trimestre 1956 sous le numéro 78, le deuxième au début de l’année suivante.
Pour beaucoup, ce dernier compte comme le meilleur de l’auteur. La vision des villes abandonnées, dont les robots continuent leurs tâches depuis des siècles, est tout bonnement saisissante ; par sa puissance évocatrice, elle rappelle certains tableaux de l’école visionnaire. Il n’est pas exagéré de dire qu’avec Niourk, le niveau du Fleuve a monté à un point jamais atteint auparavant... jusqu’à déborder le lit de la collection : pour la première fois, un auteur d’“Anticipation” est réédité dans la prestigieuse collection “Présence du Futur”. C’est en outre un immense succès de librairie chez les plus jeunes, qui l’ont découvert en Folio Junior, illustré par Bilal.
La vision des barrières de corail couvertes de neige, celle de la statue de la Liberté, et surtout de la ville même, demeurent inoubliables :
« Haute, sur l’horizon des montagnes lointaines, Niourk se dressait dans le ciel. De prodigieux entablements d’édifices métalliques, en forme de T ou d’H géants, reflétaient la rougeur de l’aube. Une ville de cuivre en fusion dépassait des nuages, dominait de très haut la vallée du fleuve Huds. »
Comme son premier livre et comme les suivants, Niourk est écrit bille en tête, sans méthode ni système. Ce n’est pas faute d’avoir essayé, par exemple dans le domaine du polar, mais l’auteur préfère se balader dans ses histoires. Ce qui explique ses refus polis de travaux de commande...
Wul travaille à son cabinet dentaire matin et après-midi. Pendant cette “époque héroïque”, il se lève à six heures du matin, s’enferme tout seul dans le grenier et, se chauffant à l’aide de cuvettes d’alcool, s’installe devant une inconfortable petite table de jardin. La montre sur la table, avec un rythme à soutenir de deux lignes par minute. Les trois premiers chapitres de Rayons pour Sidar relèvent presque de l’écriture automatique... Le succès venu, Wul décide de réserver ses matinées. C’est ainsi qu’il définit ses contraintes :
« Parlons-en des dimanches ! En fait, le romancier amateur n’a ni fêtes ni dimanches, refuse d’aller au cinéma, ne regarde pas la télé mais se couche tard quand même, se lève tôt, mange vite, fait la gueule quand sa femme parle de sortir, envoie promener les visites amicales ou va très impoliment s’enfermer à l’autre bout de la maison... et se balade comme un zombie de mauvais poil sur une plage quand on l’oblige à prendre quelques jours de vacances. »
De 1957 à 1959, Stefan Wul acceptera ces conditions d’écriture.
Rayons pour Sidar constitue le premier roman où se voit développé un décor de prédilection, la jungle. Pour ce passionné de couleur (y compris la couleur blanche des cartes de géographie) qu’est Pierre Pairault, quel décor plus bigarré que la jungle ? « La jungle est la matrice d’un formidable enchevêtrement d’existences, où l’on peut s’attendre à une foule de possibles. »


À la suite d’un accord diplomatique, Sidar, ex-colonie terrienne, doit passer sous l’égide des Xress. Ceux-ci, des rats intelligents mais agressifs, s’apprêtent à commettre un génocide à l’encontre des Sidariens. Lorrain, agent terrien, se met en quête de Lionel, un clone cybernétique à son image, qu’il avait envoyé en reconnaissance. Ensemble, ils traversent la jungle pour rejoindre un laboratoire, d’où Lorrain parviendra à arracher la planète de son orbite afin de la catapulter vers le système solaire. Le moyen, différent de celui de Niourk, combine logique et démesure, science et fantaisie.
Par ses grandes scènes picturales évoquant des dioramas anciens, ses jungles bariolées comme des couvertures de pulps, l’atmosphère n’est pas sans évoquer l’Afrique ; non pas une Afrique réelle, l’auteur ne se rendra sur le continent que plusieurs années après, mais une Afrique fantasmée, celle des films de Tarzan que l’on voit avec des yeux d’enfants. Il y a dans l’écriture une jouissance esthétique de la couleur, que Wul étale par palettes entières sur les choses, les plantes, les animaux... et même les gens. Le rapprochement avec les couvertures originales de René Brantonne est inévitable. La collection Anticipation doit au kitsch des illustrations une bonne part de son succès ; Stefan Wul envoyait quatre ou cinq croquis, à partir desquels travaillait Brantonne. Guère étonnant que les exemplaires de Wul soient les plus recherchés des collectionneurs...
Le rouge, couleur de la vie animale, domine dans le roman. Sidar est un lieu de vie grouillante, de même que l’écriture. Le rythme de l’action impose une économie de moyens avec laquelle l’auteur joue en virtuose. Le style wulien ne consiste pas dans le maniement des imparfaits du subjonctif, il se trouve dans la poésie des phrases ; il y en a « de rouges, de vertes et d’estranges ». Et dans l’invention d’une flore et d’une faune enchanteresses : krôtangs, polymors, krofo, bountogs, gloms... Ces hybridations lexicales - si elles n’ont pas la complexité proliférante de Noô - ressortent d’un art du collage, un goût typiquement baroque pour la monstruosité. Retour à “0” et Piège sur Zarkass en regorgent. Seulement, dans le cas de Sidar, il ne s’agit pas de ces décors auxquels les space operas nous ont habitués. La jungle sidarienne est un véritable écosystème, avec ses êtres vivants. Cette vie tient à l’art du conteur, qui procède par petites touches dans la description... mais Wul décrit moins qu’il ne cristallise l’imagination du lecteur, comme s’il lâchait des grains de sable dans un liquide en surfusion.
Au cours de l’année 1957, Wul livre encore trois romans. Le premier, La Peur géante , commence par deux phrases qui révèlent, en sus du peintre, un double génie de conteur et de romancier.


« L’année 2157 vit la plus grande catastrophe affectant l’humanité depuis les temps bibliques. L’attaque, car c’en était une, commença de façon insidieuse par quelques pannes de réfrigérateur. »
La Terre, enfin la terre émergée, se voit menacée par les torpèdes, sortes de raies torpilles intelligentes qui, à l’instar des E.T. du film de James Cameron Abyss, sont capables de modeler l’eau à leur guise. Ils provoquent une série de cataclysmes détruisant la moitié des surfaces habitables. L’humanité décimée réagira de façon fort wellsienne.
À la différence des œuvres contemporaines dans la même collection, celles de Wul ne se sont jamais fanées. Pourtant, par son côté catastrophe planétaire survenant - inattendu chez l’auteur - au sein d’un État utopique (État non dénué de ressources défensives, donc pas si utopique), La Peur géante est sans doute le plus daté, le plus ancré dans les tendances de l’époque. Est-ce la raison pour laquelle il faillit être adapté au cinéma ?
Wul enchaîne sur Oms en série , space opera magistral mettant en scène les Draags, race d’extraterrestres géants, et leurs animaux domestiques, les Oms. Ceux-ci n’étant rien moins que les êtres humains dégénérés de notre lointain futur, déportés sur Ygam par leurs maîtres. L’histoire de Terr, un jeune garçon éduqué par erreur, est assez connue pour ne pas avoir à la déflorer ici. René Laloux en a réalisé un long métrage d’animation, sous la plume et les rhodoïdes de Roland Topor [4].


À la présentation du film à Evreux - Stefan Wul n’avait pas participé au projet -, des voix prétendirent qu’Oms en série était une parabole politique. « C’était l’époque du printemps de Prague. Les journalistes étaient convaincus que les Oms étaient les Tchèques, et les Draags, les Russes. Alors que le livre avait été écrit quinze ans plus tôt ! De même, les journalistes ont affirmé que Niourk était un roman anti-raciste, parce que mon héros, Alf, était Noir. Mon intention n’a jamais été de faire des romans politiques. »
C’est dans le même cadre d’idées, le même malentendu dira-t-on, que l’on a reproché à l’auteur son exotisme baroque. S’il y a un message, il ne se trouve pas dans l’idéologie, la religion ou la morale, mais dans l’affirmation de la pérennité de la vie. Le héros wulien n’est pas en conflit avec son milieu ; il le découvre, le comprend, s’en fait un allié. Le Temple du passé à cet égard a valeur de démonstration.
Wul avoue écrire par plaisir, pour le plaisir du lecteur. Son imagination coule comme l’encre de son stylo. Ce qui ne signifie pas que ses romans soient dépourvus de profondeur. Le nombre de travaux universitaires consacrés à cet auteur à vocation populaire serait de nature à rendre jaloux n’importe quel écrivain à prétentions intellectuelles. Néanmoins, l’analyse critique d’une œuvre toute entière tournée vers le plaisir de lire est-elle licite ? Car il est difficile d’évoquer l’œuvre de Wul sans enthousiasme, l’enthousiasme d’une lecture naïve. Et, certains ont tendance à l’oublier, toute critique est à jamais inférieure à l’œuvre qui l’a suscité.
Il serait fastidieux de développer ici les thèmes récurrents. Qu’il s’agisse de l’accomplissement personnel face à un environnement hostile, de l’élévation intérieure par la mutation, du gigantisme et de la dévoration, d’une forme d’animisme qui procède du « penchant qui porte les hommes d’imagination à tout grandir ou à prêter une âme à toutes les formes » [5], de l’humour enfin... D’autres s’en sont chargés avec talent.
Le Temple du passé présente le concept le plus original de Wul. Une fusée en perdition est avalée par une créature aquatique, sur une planète à l’atmosphère délétère. Jolt et Massir, les occupants du vaisseau immobilisé, ont l’idée de faire muter artificiellement le monstre. Des pattes lui poussent, et il vient agoniser sur une grève où ses œufs donnent des lézards intelligents. Ceux-ci aident les deux astronautes. Mais les astronautes ne peuvent espérer s’en sortir. Dix mille ans plus tard...


La réussite de l’auteur - qui aime à se balader dans les replis anatomiques des êtres vivants - est de nous rendre crédible et vivant un organisme fondamentalement étranger, par un sens du vraisemblable et une précision dans le détail qui ne nous font douter à aucun moment que celui-ci n’est que pur produit de l’imagination. À tel point que beaucoup placent Le Temple au-dessus de Niourk dans leurs préférences. Et pourtant, « il y a bon nombre d’absurdités scientifiques », relève un critique de la revue Satellite à la parution du roman. Défaut impardonnable pour les puristes du genre, attachés à la notion de véracité. Mais qui explique en partie pourquoi le roman n’a pas vieilli, alors que d’autres, très acceptables pour l’époque, n’ont pas passé le cap des années...
L’idée de départ, raconte Stefan Wul, vient d’un article de journal racontant que deux Allemands avaient été retrouvés dans le sous-sol de Varsovie ; ils étaient restés cachés là-dedans quinze ans, ignorants de la fin de la guerre, survivant grâce aux magasins enterrés de la Wehrmacht. Leurs compagnons étaient tous morts ; l’un était devenu aveugle, l’autre fou. Un formidable sujet de roman... pour Jean-Paul Kléber, qui en tira Le Blockhaus.
1958 voit paraître L’Orphelin de Perdide .


Seul survivant de l’extermination d’une colonie par des frelons géants, Claudi, un enfant de quatre ans, ne doit sa survie qu’à un micro qu’il prend pour un jouet. À l’autre bout et des années-lumière de là, Max, bandit au grand cœur, et le vieux Silbad. Ce sont eux qui guident le garçon à travers la jungle hostile, en attendant d’atteindre la planète. L’escale sur un monde tenu par des corsaires naufragés compromet pour un temps la mission de sauvetage.
La chute du roman (non préméditée aux dires de l’auteur) fait exploser la trame archi-simple d’une course contre la montre, par la révélation : parvenus au bout de leur voyage effectué à 99,9% de la lumière, ils se rendent compte qu’ils sont arrivés avec un siècle de retard. Les conversations avec Claudi ont eu lieu à rebours. Ce qui est advenu de Claudi est lié de la plus surprenante façon à la poignante histoire de Silbad, l’un des personnages les plus attachants de Wul.
Les deux chapitres insérés au milieu du roman que Wul mit trois semaines à écrire, n’altèrent en rien le rythme de ce récit bourgeonnant.
Sous le titre des Maîtres du temps, la seconde adaptation cinématographique de René Laloux, sous le trait dépouillé de Moebius, ajoute avec bonheur au roman deux éléments : les corsaires naufragés, métamorphosés en anges asexués soumis à une masse protoplasmique, et les Maîtres du temps, extraterrestres donnant chair au paradoxe temporel.
Stefan Wul n’a pas réalisé que des “longs métrages”. Mais son incursion dans le territoire de la nouvelle, avec huit titres publiés, étalés de 1957 à 1982, fut aussi fulgurante que dans celui du roman. Il est permis de le regretter, même s’il est vrai que les débouchés ont toujours été incertains et peu nombreux.
L’originalité qui caractérise les romans a été remplacée par l’humour, dans Échec au plan 3, Expertise, Il suffit d’un rien et surtout l’irrésistible Droit de réponse. Mais l’inventivité et le ton personnel de l’auteur renouvellent des thèmes usés. Pour Expertise, l’idée d’interprétation archéologique erronée est un motif connu depuis le XIXe siècle [6]. Le thème de la bête-monde présent dans Le Bruit et Gwendoline n’a lui non plus rien de nouveau ; dès l’Antiquité, la Terre fut assimilée à un animal. Les textes traitant de l’origine de la vie sont innombrables ; il en est toutefois bien peu qui trouvent une fin si extravagante - bien dans la manière de l’auteur de L’Orphelin de Perdide -, comme le très court Il suffit d’un rien, dont il ne faut rien dire si l’on ne veut pas tout dire ! Il en est de même pour Échec au plan 3, paru en janvier 1958 dans le premier numéro de la revue Satellite, aux côtés de nouvelles de Ray Campbell, Jacques Sternberg... et Julia Verlanger.
Il est souvent arrivé à la SF de flirter avec la légende christique. La plupart du temps, pour le pire. Dans le cas de L’Archange, pour le meilleur...
Si le style concis de Stefan Wul, digne de ses confrères d’outre-Atlantique, convient à la nouvelle, les dimensions réduites qu’elle impose nuisent à la narration. Gwendoline déjà s’en éloigne. Les derniers textes, Le Loup botté et Droit de réponse, s’en dépouilleront complètement.
Le premier est une réponse aux pressions des amis de Pierre Pairault à rendosser la défroque de l’écrivain : « ...Tout travail sur commande me met au supplice. Il suffit qu’on m’impose un certain nombre de lignes à livrer dans un certain délai pour me couper toute inspiration. » Le second, écrit durant la gestation de Noô qui paraîtra trois ans plus tard, préfigure déjà le grand chef-d’œuvre de Wul. Seules Gwendoline et Jeux de vestales ont trouvé grâce aux yeux de certains. C’est compter sans Droit de réponse. Ce joyau d’humour, qui détourne le jargon pontifiant des universitaires de carrière, offre un autre intérêt, en entrant en résonance avec l’univers d’Oms en série - tout comme Expertise, qui s’inscrit dans celui de Rayons pour Sidar.
Le Bruit, première nouvelle de l’auteur, paraît en juillet 1957 dans le numéro 43 de la revue Fiction. On y trouve le ton de L’Orphelin de Perdide, qui verra le jour l’année suivante. Et l’on pourrait attribuer ces souvenirs de bourlingue au vieux Silbad, si la fin ne frôlait le surréalisme.
À la même époque publie Julia Verlanger, de quelques mois son aînée à Fiction. Sous le pseudonyme masculin de Gilles Thomas, elle deviendra elle aussi - mais vingt ans plus tard - une figure légendaire d’Anticipation. La trajectoire des deux auteurs peut être mise en parallèle. Les conceptions littéraires aussi ; Jean-Pierre Verlanger rend hommage à son épouse dans le numéro de la revue Weird qui lui fut consacré en 1986.
« Elle était de ceux qui gardent intérieurement, toute leur vie, la fraîcheur et la faculté d’émerveillement de la jeunesse. (...) Son but n’était pas de décrire un système quelconque, social ou autre, son ambition était de raconter des histoires et de distraire ses lecteurs. C’était une individualiste à tous crins. Elle détestait les idées toutes faites, les classifications politiques ou autres. » [7]
On comprend pourquoi les deux écrivains, que liait une amitié profonde, s’appréciaient tant. Dans Les Voies d’Almagiel, Julia Verlanger salue à sa manière son semblable, dans une évocation qui est aussi une sorte de définition.
« Les cavernes de Wul, sises dans une région montagneuse du Surdella, se classent parmi les curiosités naturelles d’Almagiel. J’en avais entendu parler, mais entendre est une chose, et voir une autre.
« Je fus surpris par ces entrelacements de grottes, tunnels, labyrinthes, taillés dans une pierre verdâtre d’aspect savonneux, traversée de veines grises et pourpres. Un royaume de rocs, en montées, descentes, passages étroits qui soudain s’élargissent et débouchent dans ces salles pour contenir une bourgade. Stalactites et stalagmites les découpent de piliers gonflés de bourrelets. On y rencontre ruisseaux, rivières et lacs. Plus les rouises, reines incontestées de ce domaine. » [8]
Julia Verlanger partageait en outre avec Stefan Wul une gentillesse hors du commun, un désintéressement qui la poussait à encourager les débutants par ses conseils, alors que la plupart des écrivains parvenus au stade de la publication ont trop tendance à considérer leurs confrères comme des concurrents.
La gentillesse et la générosité de Stefan Wul - auxquelles ne rend pas justice la fiche de police d’incipit - n’ont d’égales que sa discrétion. Y compris au sein du fandom : il ne s’est jamais senti suffisamment attaché à la SF pour se commettre plus avant avec le milieu éditorial. Sa collaboration s’est limitée au fanzine de Pierre Versins, On dirait (cinq numéros parus).

Son œuvre la plus connue se trouve dans les pages jaunies d’Anticipation. En 1958 et 1959 paraîtront quatre nouveaux titres, dont La Mort vivante et Piège sur Zarkass . Puis le silence, entrecoupé çà et là de quelques nouvelles.

Cette longue retraite littéraire permet à Stefan Wul de se livrer à d’autres activités artistiques, qui le délassent de sa profession libérale : le jardinage, la peinture, la sculpture - le musée d’Évreux a accueilli, pendant un temps, de curieux retables et bas-reliefs moulés dans un composé imitant le vieux bois, inventé par l’auteur. L’aménagement du jardin mérite à lui seul quelques lignes.
Que l’on imagine une jungle dense de deux hectares, d’où jaillissent, par-dessus un entrelacs d’arbres fleuris et de hautes fougères à crosses dodelinantes, des palmiers insensibles aux intempéries ; un vaste bassin grouillant de batraciens, où les poissons rouges accourent à la voix. Les feuilles montrent parfois des couleurs surréalistes, au gré de la fantaisie... et des bombes à peinture de son jardinier ! Sommes-nous toujours dans le petit village d’Epieds, ou bien sur Zarkass, sur Soror ? La maison, une ancienne ferme adossée à l’église, nous offre quelque refuge face à cet assaut d’extraordinaire. Mais quelles sont ces gargouilles qui semblent pousser, mystérieuse maladie du bois, des poutres mêmes ?...
La jungle normande laisse quelque temps à Stefan Wul pour rédiger des poèmes, dont quelques-uns paraissent, isolés, dans des revues. Cette orfèvrerie littéraire est plus qu’un violon d’Ingres ; Stefan Wul sans la poésie ne serait pas Stefan Wul. On la trouve dès Retour à “0”, sous les dehors d’un refrain :
« Il tournoiera sans fin dans le froid de l’espace
« Impuissant prisonnier des orbites lointaines...
Elle parsème tous ses livres, parfois en chansons (L’Orphelin de Perdide, Odyssée sous contrôle ), parfois camouflée dans le récit, au creux d’une description, par une sorte d’imprégnation.
Les poèmes de Pierre Pairault (le voile est levé) combinent la forme classique de l’alexandrin et une inspiration franchement SF. Un mélange incongru, au vu des tendances narratives qu’a toujours manifesté la science-fiction [9]... Mais après tout, la SF n’est pas un genre mais un mode de discours, qui s’applique tout aussi bien au roman qu’à la bande dessinée, à la musique et au cinéma.
En 1989, peu après la vente de son cabinet dentaire, il déclare :
« Notes pour une Apocalypse : il me semble que c’était un bon titre pour un recueil de poèmes SF aux thèmes décousus, sporadiques, et dont il faudrait deviner les feuillets manquants, bref : une Apocalypse en miettes, comme les Manuscrits de la mer Morte des Esséniens (...). Le reste n’a pas encore pris forme. » [10]
Aujourd’hui c’est chose faite. Il ne vous reste plus qu’à découvrir ces soixante-six poèmes, qui forment la première partie d’un diptyque, fragments hallucinés d’une mythologie future, faisant pendant dans le grandiose à Noô.
Et de les déchiffrer dans l’ordre présenté - il convient alors de prendre garde à l’avant-propos de l’auteur. Ou de les glaner au hasard, en se laissant guider par le plaisir. Les poèmes de mort justifient le titre, Apocalypses. Mais l’on trouve pêle-mêle des histoires d’astroports qui sont autant d’invites au voyage, de vastes tableaux, des adresses au lecteur, ainsi que huit poèmes sur l’écriture et la poésie.
Les indécis peuvent commencer avec les nouvelles en vers. On en compte une douzaine. Citons tout de même, pour leur chute remarquable, N’aie pas peur étranger, De couloir en couloir, L’Humain chez qui je loge, L’Arbre-fée.
Ces poèmes montrent qu’il n’y a pas si grande différence entre la prose et la poésie versifiée. Wul officie dans les thèmes qu’il a développés auparavant dans ses romans. Parfois même ils les approfondissent, ainsi que des images rémanentes. Les poulpes-fleurs et les lianes-arpèges de Cette elfe qui là-bas ne dépareraient pas dans la jungle zarkassienne. La nuit tombe trop vite et l’haleine des fleurs rappelle à la fois Niourk et Rayons pour Sidar. J’ai vu la main du Roi évoque d’une façon trouble Piège sur Zarkass, tandis que La Dryade me dit pourrait avoir été écrit par le héros de Terminus I...
L’univers d’Apocalypses contient l’univers de Noô, œuvre maîtresse de Stefan Wul. En particulier quinze pièces, éparpillées sans souci de chronologie dans le recueil [11], et qui forment le prolongement rimé d’une œuvre déjà fortement teintée de poésie.

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En maints articles, la trajectoire de Stefan Wul dans le milieu de la science-fiction a été comparée à celle d’une comète. Aussi Stefan Wul pourrait-il faire sien le parti de Serge Brussolo d’être avant tout « ...un fabricant de cartouches pour fusil à rêver, un artificier de l’imaginaire » [12].

Préface vol. II

STEFAN WUL,
DU VENT DANS LES VOILES
ET DE LA BOUE AUX SEMELLES

Stefan Wul : peu d’écrivains ont cristallisé autour de leur nom tant d’éloges, de la part du public comme de celle de la critique. À plus forte raison un écrivain de science-fiction. À quoi cela tient-il ? Au talent, bien sûr. Mais un talent solitaire, en marge des productions contemporaines. Car contrairement à ses confrères, Wul ne puisa pas aux sources anglo-saxonnes, préférant donner libre cours à son imagination.
D’emblée, Stefan Wul tient une place à part dans la littérature de science-fiction (qu’on abrégera en SF). Niourk, son deuxième roman paru en 1956 aux populaires éditions Fleuve Noir, a été une révélation pour beaucoup grâce à l’originalité de ses thèmes, servis par une verve et une formidable économie de moyens dans l’écriture. Ce qui le fait démarrer, confie-t-il, n’est pas le sujet mais la couleur, le décor.
Wul enchaîne roman sur roman, dont la plupart confinent au chef-d’œuvre. Onze au total, sur une période d’à peine trois ans. Après ce parcours météoritique c’est un silence de dix-huit ans, ponctué il est vrai de nouvelles [13] et de quelques poèmes parus en fanzines. Puis Noô.

Mais revenons à cette année 1958, où paraît La Mort vivante .
Le vieux Joachim, maître-biologiste vénusien persécuté par une société religieuse où la science, responsable de la pollution atomique de la planète mère, est tenue suspecte, est enlevé et amené sur la Terre abandonnée. Là, dans un château des Pourres (les Pyrénées), une jeune femme, Martha, demande au vieillard de ressusciter sa fille, tuée par la morsure d’un lézard. Joachim parvient à cloner quelques cellules de la morte, mais la réussite dépasse ses espérances et ce sont sept jumelles qui naissent et grandissent à un rythme prodigieux. Bientôt, les bras des jumelles se soudent (même l’auteur des Météores n’est pas allé aussi loin !).
Atypique dans la production wulienne par sa fin pessimiste, par l’atmosphère de fantastique gothique qu’il distille, par le personnage principal qui est un vieillard épuisé aux antipodes du héros d’action classique, ainsi que par une angoisse très proche de celle du film The Thing de John Carpenter, - le thème et le développement restent néanmoins purement SF. Stefan n’a jamais été attiré par le fantastique, qu’il juge (à l’instar du surréalisme) trop gratuit : le surnaturel doit s’appuyer sur une ombre de logique rationnelle. L’illustration de couverture de Brantonne, où figurent une tête de mort, un kriss, un chandelier et des signes cabalistiques, a pu toutefois prêter à confusion. Il faut le replacer dans un contexte où le fantastique moderne n’a pas encore émergé. La Mort vivante est un cas, rare en France, de mariage réussi entre science-fiction et angoisse, tel qu’en produisait à l’époque Richard Matheson. Il a d’ailleurs suscité quelques lettres indignées, de la part de lecteurs épouvantés.
Le roman aurait dû être adapté par le cinéma italien. Les éditions Robert Laffont, qui possédaient les droits à l’époque, n’ont pas eu le nez creux...
L’idée de base, raconte volontiers Stefan Wul, est la fusion de personnes différentes en un tout monstrueux. Pour plus de ressemblance, il faut que ces gens soient de même sang : dix, non, sept jumelles... des orphelines. L’auteur choisit de situer l’histoire en Afrique du Sud, où elles sont montrées dans un cirque. Au cours d’un orage, un éclair ou une saute de tension frappe le chapiteau du cirque, qui s’effondre. On les découvre alors, soudées... et Stefan Wul s’aperçoit qu’il ne peut rien tirer de cela. Il trouve les images trop laides. Son scénario prend la direction d’un tiroir, où il reste plusieurs mois. Soudain, c’est le déclic. Il décide de situer l’action dans un château médiéval, avec une jolie femme un peu inquiétante, un peu romantique - mais dans le futur : il s’agit bien de science-fiction. Et l’atmosphère d’angoisse se surimpressionne au tableau.
Mais la chute, et quelle chute ! comme celle de ses autres romans, ne sera pas préméditée. Wul, travaillant sans plan, laisse l’inspiration le guider. Le résultat est un roman qui ne ressemble à aucun autre, au thème entièrement original. Le space opera classique ne fournit à l’action qu’un décor, une toile de fond qui n’intervient pas dans l’action. Ici, le décor et l’action s’imbriquent dans la trame narrative de sorte qu’on ne peut plus les distinguer. Les critiques ont relevé chez l’auteur des thèmes récurrents : le dépassement de soi-même par l’aventure, le gigantisme, la lutte de l’homme contre un environnement hostile, la mutation positive, l’acquisition de la connaissance individuelle...
Quand Stefan Wul puise à des motifs connus, c’est pour leur insuffler une vigueur nouvelle. Ainsi Piège sur Zarkass, dans lequel l’auteur renoue avec ses thèmes et ses décors de prédilection.
Laurent et Darcel, agents terriens, sont en mission sur Zarkass, planète tropicale dont le protectorat est menacé par les mystérieux Triangles. À la suite d’une expédition au sein de la jungle visant à atteindre un Triangle écrasé, ils découvriront le secret du voyage sub-spatial. Obligé de se camoufler dans la momie d’un roi antique pour infiltrer l’Administration zarkassienne noyautée par les Triangles, Laurent se voit “parasité” par l’esprit de ce roi.
Le décor préféré est, naturellement, la forêt vierge. Rayons pour Sidar nous en a donné un aperçu. Pourquoi cet intérêt pour la forêt, qui se retrouve dans tout le space opera, depuis Edgar Rice Burroughs ? Cette jungle n’a rien de réel. C’est une jungle à la Roussel, charnelle, engloutissante ; la forêt du conte, plus l’exotisme. À l’inverse, on ne trouvera pas de désert dans l’œuvre wulienne, sa monotonie et son austérité se révélant trop peu propices à la prolifération des images. La jungle représente une frontière naturelle, une masse d’inconnu favorisant le voyage, bref un défi à l’esprit pionnier. Mais surtout, elle est l’espace non vernien par excellence, une éternelle terra incognita. Le rêve de tout héros de Jules Verne est de cerner le monde à l’intérieur de limites bien marquées. « L’homme, simple habitant de la Terre, ne saurait en franchir les bornes ! », affirme un personnage de La Maison à vapeur. Or, dans la jungle pas d’arpentage possible. La luxuriance en fait un lieu de mouvement perpétuel. La distinction même entre les règnes s’estompe, autorisant la création verbale la plus folle : la forêt est également un espace non cartésien, où l’imagination s’épanouit comme une plante somptueuse. Un bref passage suffit à convaincre : « Des chants d’insectes montaient de tous côtés, parfois si intenses qu’ils ressemblaient au bruit d’un immense incendie. Des mollusques phosphorescents glissaient comme des gouttes de lumière le long des troncs noirs. Au passage, les porteurs les cueillaient d’une main preste et se les mettaient sous la dent. Quand ils recrachaient la tête et la peau, ils semblaient postillonner des étincelles. »
Dans la plupart des space operas traditionnels, la jungle parée de dangers carnivores est ennemie de l’homme : Le Monde de la mort de Harry Harrison est une quintessence en matière de jungle hostile ; dans La Planète oubliée de Murray Leinster, dans Ortog et les ténèbres de Kurt Steiner, c’est un piège vert abritant toutes sortes de monstres. La flore étrangère, dans la science-fiction, est d’ailleurs souvent perçue comme obscurément dangereuse. Rien de tout cela dans la jungle wulienne : c’est l’émerveillement, l’amour de l’altérité et du vivant quelle que soit sa forme, qui dominent.
Il en va de même pour l’extraterrestre. Sur les planètes lointaines, l’homme est lui-même un extraterrestre. Dans les ouvrages d’autres auteurs, ils sont « hideux » et « nauséabonds ». Rien n’est répugnant sous la plume de l’auteur, même si, dans ce cas précis, ils se révèlent agressifs. Ce ne sont pas des monstres, car le monstre est instable et appelle à l’anéantissement. On a fait grief de cet exotisme occidental, qui fait de l’indigène un bon sauvage laissant la politique aux humains, les civilisés. Piège sur Zarkass est comme un écho de la situation indochinoise, les Triangles figurant les Japonais, alors que la décolonisation est déjà à l’œuvre à la fin des années 50. Mais on sent bien l’inanité de porter sur le roman un jugement politique. « Cet exotisme qui fait partie de ma chair », fait dire Wul au héros de Noô, et qui s’applique à tous ses romans, ne repose pas sur le désir d’occuper un espace vierge, ou de s’approprier l’individualité ou la culture de l’Autre. Il ressemble à celui de Victor Segalen : une jubilation du divers pur qui prend pour objet le plaisir même de voir. Stefan Wul serait-il lui-même un “bon sauvage” ?
Ceux pour qui la SF est avant tout décor verront dans Piège sur Zarkass une perle rare, un joyau annonçant, à bien des égards, Noô. Il restera aux autres à admirer l’histoire, mélange d’espionnage [14] et d’aventure tel que l’auteur en commit sous un autre pseudonyme. Seulement voilà, pour Stefan Wul l’espionnage est trop tangible. « J’aime mieux parler de Zarkass que d’Amérique du Sud », déclare-t-il. « Tout est trop près, sur Terre. »
Mais l’union spirituelle entre un humain et un esprit extraterrestre permet finalement de transcender une aventure qui, sans cela, serait restée au niveau, déjà excellent, de Rayons pour Sidar.
Terminus 1 est de la pure aventure. Marje demande à son ancien ami Julius, aventurier doué, quoique très faiblement, de télépathie, de se rendre sur Walden : dans un lieu connu d’elle seule se trouve une décharge spatiale recelant un trésor d’un métal inestimable, le palladium. Après quelques péripéties, Julius parvient au cimetière de vaisseaux habité par les Velus, race primitive, et troque contre de la nourriture le métal, qu’il fait parvenir à Marje par l’intermédiaire d’une valise transmetteur de matière. Mais ses aventures ne sont pas terminées...


Malgré son abord anecdotique, le roman vaut par quelques tableaux saisissants. Son cimetière de fusées demeure un modèle du genre, jamais égalé. Mais le coup de théâtre final trahit un recours de plus en plus grand de l’auteur à la poésie pure.
1959 est l’année des adieux de Stefan Wul à la SF. Odyssée sous contrôle , son dernier titre, paraît en mai. C’est le numéro 138 de la collection Anticipation.


Michel Maistre, agent secret terrien, débarque sur la planète Émeraude où les Cépodes, extraterrestres belliqueux tenant du poulpe, trament un mauvais coup. Dans le vaisseau, il a fait la connaissance d’une jeune fille, qui est bientôt enlevée. Les recherches de Maistre le mènent jusqu’au repaire des Cépodes. Capturé, il se réveille et s’aperçoit que les Cépodes ont placé son cerveau dans un bocal ; son corps servira à abriter le cerveau d’un Cépode. Mais le héros se découvre alors des talents psychiques insoupçonnés...
L’intrigue d’espionnage servant de cadre habituel à l’auteur (on retrouve la plupart de ses situations favorites) se délite ensuite en aventure horrifique [15], l’équivalent d’une “série B”, telle qu’en fera plus tard Gilles Thomas. Avec toujours l’épilogue en forme de pirouette chère à Stefan Wul, qui fait de ce roman un univers virtuel avant la lettre et montre que le film Total Recall n’a rien inventé...

Dans les années qui suivent, nombreux sont les fidèles à presser Stefan Wul de reprendre la plume [16]. Quand ils lui demandent la raison de sa désaffection de la SF, il répond : « Tout simplement parce que j’étais fatigué, et puis l’inspiration avait fichu le camp, c’est tout ». Les obligations professionnelles n’y sont pas étrangères : l’imagination a besoin de disponibilité d’esprit. L’envie, également, de faire autre chose. Le cadre du roman, cela est perceptible dans Odyssée sous contrôle, est devenu carcan.
Toujours est-il que, même après des années de silence, Stefan Wul demeure reconnu comme le meilleur écrivain français de space opera. Pourquoi ? L’écrivain Jean-Pierre Andrevon, inconditionnel de l’auteur, écrit en 1973 dans ce qui reste la meilleure étude consacrée à son œuvre : « Notre SF nationale nage le plus souvent dans le métaphorique, la satire, le politique, la poésie... quand elle ne s’y noie pas. C’est une SF introvertie, intellectualisée. Il lui manque le plus souvent du vent dans les voiles et de la boue aux semelles. Wul, lui, est un écrivain physique. Il ne veut pas démontrer mais nous faire ressentir - nous faire vivre. » [17] Ce qui n’est que description chez n’importe quel auteur de space opera, devient fresque animée. Wul tire l’harmonie de sa prose de pures sensations. Sous son stylo, le bruit devient musique car il s’avoue plus volontiers musicien que poète. « Le livret d’opéra, je m’en fiche éperdument ; ce qui m’intéresse, ce sont les cymbales, une ambiance, voilà, un climat... » [18].
Aussi est-il tout naturel que Gérard Klein, pour inaugurer sa collection “Ailleurs & Demain : classiques”, désire rééditer son œuvre. Un volume regroupant trois de ses romans paraît en 1970, flanqué d’une préface qui définit Wul, avant tout, comme un « visionnaire. Il est capable de décrire avec un sens extraordinaire du concret des paysages étranges. Le réalisme de ses visions vient de leur cohérence. Il ne se contente pas comme tant d’autres de badigeonner de couleurs inhabituelles des panoramas somme toute banals. Il réussit à suggérer des géologies et des écologies étrangères à notre planète. Plutôt que des tableaux, il propose des structures que l’on est tenté de considérer comme fonctionnelles. » [19]
Quand on se penche sur l’histoire littéraire du vingtième siècle, on s’aperçoit que la plupart des écrivains “sérieux”, qu’il s’agisse de Gide ou de Mauriac, ne sont plus lus en dehors de l’école, alors qu’on dévore toujours Arsène Lupin. Il en va de même pour la science-fiction. Ces dernières années, le rythme des rééditions des ouvrages de Stefan Wul s’est même amplifié. Toutes les grandes maisons d’édition, de Presses Pocket à Denoël, veulent insérer les trois lettes de son nom dans leur catalogue. Niourk reste la meilleure vente de l’auteur, avec près d’un demi-million d’exemplaires [20]. Le roman a même été mis au programme scolaire. En ce qui concerne les traductions, seul Le Temple du passé a été traduit aux États-Unis [21]. Il faut savoir que ce pays reste par tradition fermé à la science-fiction étrangère, Angleterre exceptée. Les autres romans ont été largement traduits dans toute l’Europe.

Dix ans avant Noô, Wul affirmait déjà avoir le désir d’écrire une grande fresque, une vaste saga. Mais c’est cinq ans plus tard que les premiers carnets de notes commencent à se remplir. Noô n’est pas publié tout de suite. Plusieurs éditeurs, comme Flammarion, renoncent à le publier, témoignant ainsi de la difficulté des œuvres d’esprit baroque à trouver la place qu’elles méritent, dans un milieu réfractaire à cette tendance et que l’imagination panique. Il n’est qu’à se souvenir des vingt-deux refus essuyés par Frank Herbert dans les années 60, avant l’acceptation de Dune... et l’on connaît le destin de ce livre hors du commun ! Finalement, Elisabeth Gille, directrice de la collection “Présence du Futur”, accepte le gros manuscrit. Le titre est trouvé sur le tard. Ce sera Noô, publié en 1977 en deux volumes.


1938. Perdu dans la jungle vénézuélienne où il est parti chercher ses parents dont l’avion s’est écrasé au cours d’une expédition, le jeune Brice est recueilli moribond par un homme du nom de Jouve Deméril. Sociologue exilé politique de Soror, planète appartenant à un système nommé Hélios, il n’est resté sur Terre que le temps de sauver le garçon. À la suite d’un voyage spatial qui a duré vingt ans en hibernation, ils sont arrivés tous deux sur Soror. La guerre fait rage, et les forces en présence veulent récupérer Jouve à leur profit. Brice, en spectateur détaché, suit ce père adoptif dans sa fuite à travers le continent aux couleurs surréalistes, accumulant les aventures.
Qu’est-ce que Noô ? À la première lecture, une série de « planètes folles... portant chacune leur charge de continents chamarrés, de gisements psychiques, de faunes étranges, d’oiseaux savants, d’humanités carnavalesques et de capitales aux architectonies hagardes et démentielles... » [22]. Cette épopée flamboyante et picaresque à travers deux planètes d’une richesse inépuisable, Soror et Candida, où l’on a l’impression qu’à chaque ligne un monde se crée, illustre le haut degré créatif et l’humanisme enthousiaste qui sont la marque de l’œuvre de l’auteur. Noô signe non seulement un retour à la science-fiction, mais aussi au space opera. Là encore, Stefan Wul fait figure de devancier d’un mouvement en pleine renaissance aujourd’hui.
Il y a quelque chose, dans ses romans parus chez Fleuve Noir, qui les rend si digestes aux jeunes estomacs comme aux plus endurcis. Avec Noô , son art a gagné en profondeur, en sensibilité. Le roman est unique à beaucoup d’égards dans l’œuvre de l’auteur : la longueur exceptionnelle et la complexité de la structure, la narration à la première personne, les références littéraires, poétiques et picturales (Rimbaud, Nerval, Flaubert... en passant par les dessinateurs Forest et Mézières !), le foisonnement des néologismes qui ne sont que la face émergée d’un iceberg de prouesses stylistiques. Wul, qui a mis cinq ans à l’écrire, y développe des systèmes (au sens informatique du terme) organisés autour d’éléments constitutifs du décor : les mycoses respiratoires, le noôzôme dont l’abréviation donne son nom au roman - en relation les uns avec les autres, se nourrissant les uns des autres. Noô est enfin une somme de réflexions sociales et politiques qui prennent parfois le pas sur l’aventure mais qui jamais ne lassent. Pour sa dernière œuvre de SF, Stefan Wul nous offre le seul livre-univers français vraiment crédible avec La Compagnie des glaces - mais infiniment plus riche. Avouons d’enthousiasme : Noô vous enrobera, vous manipulera, vous encerclera d’images, et vous serez affolé jusqu’à la griserie, étourdi jusqu’au vertige. Voilà un livre d’une vitalité surhumaine, qui donne la mesure du talent de Stefan Wul : une poésie tournée vers l’allégresse, un trait subtil et ironique, un imaginaire scintillant qui embrase l’esprit en n’épargnant aucun sens. Noô est un arbre fabuleux chargé de fruits pulpeux, tous différents les uns des autres, où chaque branche part en apparence dans une direction propre. Un arbre fractal en perpétuelle dissociation. C’est un chant baroque ornementé à l’excès, où l’artifice s’élève au rang d’art. Bref : un monument de la science-fiction moderne. Comme beaucoup de monuments, il a mis quelques années à s’imposer, à cause - c’est un comble - de la notoriété de la production passée de Wul, dont il est apparu trop différent pour ne pas déconcerter. Mais comme tout monument, il a ses défenseurs acharnés.
Une clé de lecture est-elle nécessaire ? S’il y en a une, elle tient dans le mot plaisir. Pas de ces plaisirs maigres, grêles comme des menuets ; plutôt de plaisirs opulents que l’on éprouve dans les opéras fastueux. Noô est un festin gargantuesque, un véritable opéra de l’espace. Un vertige concentré d’images. S’il fallait résumer Noô, il faudrait dire : l’histoire d’une overdose d’imagination.
L’imagination règne, mais n’écrase pas la réflexion. L’utilisation de notions cybernétiques telle la comparaison du corps social avec des servomécanismes, l’analogie biologique de la cité vue comme un superorganisme se rencontrent dans le discours de Jouve Deméril sur le jeu nécessaire dans les engrenages sociaux, et la description de Grand’Croix... Wul s’inscrit dans la biophilosophie des années 70, inspirée par les découvertes dans le domaine du vivant et la redéfinition informatique du monde qui en a résulté, philosophie que l’on retrouve chez Monod, Laborit ou Ruffié. Mais son humanisme lui permet de ne pas céder à la tentation de la dictature de l’environnement, à laquelle succomberont des auteurs tels Frank Herbert ou Brian Aldiss.
Première clé, bien visible celle-là, le double signe sous lequel les deux citations d’exergue - indissociables - placent le roman : la poésie et la spéculation scientifique comme pensée du monde. Noô surtout témoigne du goût encyclopédique de l’auteur pour le “gai savoir”. Détaillons ces citations :
Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron,
ver tiré du sonnet « El Desdichado » [23]. L’Achéron est le fleuve que l’on traverse pour aller aux enfers, mais Nerval y décrit également la seconde opération alchimique. C’est le lieu symbolique de la fusion, que l’on retrouve dans le roman sous plusieurs aspects - métissage des races et des règnes, synergie des religions, des doctrines politiques et des sciences... L’Achéron de Wul, c’est l’Orénoque, c’est l’Amazone ;
Il est tentant, pour un biologiste, de comparer l’évolution des idées à celle de la biosphère,
phrase tirée de Le Hasard et la nécessité [24], sur la sélection des idées. L’auteur expérimente les idées comme il expérimente la vie. Il les compare, parfois forme des monstres... N’hésite pas à user d’un vocabulaire spécialisé quand l’image l’ordonne, en particulier du registre médical, auquel son métier (« la dentisterie », comme il affecte de le qualifier) l’a accoutumé.
L’autre clé principale se trouve dans le style adopté par l’auteur, une écriture-vitrail qui vient en contrepoint de son style antérieur, dont l’efficacité était proportionnelle à la discrétion. Noô est-il un roman d’espionnage et d’aventures exotiques, un immense poème en prose flirtant avec le surréalisme, une quête initiatique ou bien un roman (ne riez pas) réaliste, en ce qu’il a vocation de rendre la densité de la vie ? Tout cela à la fois, et plus encore. Mais si le réalisme s’attache au quotidien, l’auteur se complaît dans l’extraordinaire. « Tout le monde ne peut pas avoir un destin de grisaille », résume Wul par la voix de Brice [25]. Noô est une somme d’années d’écriture(s), de genres et d’idées mêlés. Il est essentiellement impur, car la nature a le pur, comme le vide, en horreur.
À la diversité des méthodes narratives fait écho la variété des tons. Le ton neutre du simple récit alterne avec le tragique, l’ironie, la tendresse, les accents picaresques. Le style est tour à tour didactique, comique, exalté, pathétique, la création verbale s’immisce partout. La variété stylistique est à mettre sur le même plan que les autres techniques baroques : elle donne un mouvement organique au texte et symbolise la variété chaotique du monde, ses perpétuelles mutations. L’auteur ne semble pas lésiner sur les adjectifs, s’accommode des adverbes (peu à la mode à une époque où le style plat prédominait), les couleurs, les notations sensorielles détaillées et synesthésiques - tout cela faisant la “chair” du roman. « Noô réalise un très ancien projet personnel : celui d’une vaste promenade romanesque donnant l’impression de la vie même, dans sa foisonnante totalité, mais transposée dans un autre univers qui donnerait champ libre à toutes les démesures de l’imagination. La technique “unanimiste” (...) m’ayant toujours semblé artificielle, de même que les acrobatiques découpages et encarts à la Le Clézio, j’ai préféré laisser courir une action linéaire permettant une foule d’échappées diapositives sans que le flux général en soit perturbé. » [26]
L’histoire, pour Stefan Wul, n’est qu’un squelette. « Voyez la nature : dans le fœtus, c’est la chair qui préexiste et sécrète peu à peu le cartilage avant de former le squelette. De même, une promenade gratuite et sans but particulier en décor fantastique, fût-elle une promenade mentale et manuscrite, doit peu à peu sécréter son “squelette”, je veux dire l’intrigue qui va la faire tenir debout. » [27]
La qualité se conjugue à la quantité [28] pour former un roman plantureux, roman omnivore sinon “total”. « Le roman est un fourre-tout d’idées politiques, sociologiques, métaphysiques... L’arlequin est un plat cuisiné dans lequel on met d’anciens restes : voilà Noô. »
La complexité exubérante des formes de l’imaginaire passe d’ordinaire pour superficielle, chez l’Européen cultivé. Noô passera donc à ses yeux pour superficiel, décoratif. Ce pauvre esprit formé à la vision classique, ne pourra voir autre chose dans Noô que désordre, irrégularités du récit, tantôt flamboyant, tantôt cursif, et inachèvement. Il ne verra pas que Noô, œuvre baroque réussie, a ses propres lois et est, à sa manière, organisée et parachevée. Il ne se doutera pas que derrière le style se cache une façon d’accommoder, de savourer le monde. À ce titre, l’invention de Jouve, le pansynergopte [29] donne autant à voir qu’à penser : une simulation mécanique du monde, qui représente par l’image, mieux qu’un discours, la pensée du politologue. Parmi les images fortes, on se souviendra du bateau des lépreux-gruyère à la fin du premier tome, d’un vieil arbre-éléphant meurtri par les barbelés, des immeubles tels d’immenses flûtes de pan, du “bain d’espace” de Brice... mais il faudrait tout citer.

Après la parution de Noô, les nombreuses lettres de “fans” ont forcé l’auteur à écrire un texte dans lequel il pourrait puiser à loisir pour y répondre. À propos recousus n’est ni un article, ni un essai. Il s’agit d’un texte épistolaire, jeté tout d’une pièce par Stefan Wul, vers 1987. Il est constitué de réflexions générales, parfois exaltées, sur le roman et sa technique, émaillées de temps à autre de précieux renseignements sur Noô.
Dans une lettre datée du 3 janvier 1991 accompagnant la photocopie de son manuscrit, Stefan Wul me faisait part de ses motivations :
« Vous parliez d’enrichir votre dossier sur l’art d’écrire ; et je crois pouvoir vous intéresser avec un amalgame de toutes les conversations, interviews, palabres, articles, lettres d’amis, de fans, de journalistes avec qui j’ai causé ou correspondu depuis une dizaine d’années.
« Tout cela fut bâclé à la diable et torché en dépit du bon sens, comme un aide-mémoire globalisant la teneur d’anciennes parlotes et de vieilles bafouilles.
« Vous trouverez trace de cette diversité d’origine dans ce discours pas très cohérent qui passe du “je” au “vous” et au “nous”, quand le propos groupe pêle-mêle un bout épistolaire, un rogaton d’article et quelques réminiscences de conversation.
« Bref, ce n’est qu’un affreux et très indigeste ramassis dans lequel il m’arrive de piocher pour répondre aux lettres qui m’interpellent de temps à autre. »
Bien entendu, n’en croyons rien : À propos recousus n’a rien d’indigeste. Cela se lit comme un roman. Stefan Wul y évoque - outre une exploration des “arcanes” de Noô et une analyse du vraisemblable en SF - la motivation du plaisir à écrire et à lire qui pourrait constituer le point de départ d’une étude de la poétique personnelle du romancier. À la lumière des informations données par l’auteur lui-même peut s’élaborer une première tentative d’analyse critique de Noô. Enfin, À propos recousus témoigne qu’un texte de science-fiction peut être à la fois objet et enjeu stylistiques.
On a tâché de respecter la rédaction disparate, “au fil de la plume”, du manuscrit primitif. En revanche, il est apparu nécessaire de le diviser en sections. Des notes explicatives et bibliographiques en bas de pages figurent pour des commodités de lecture.

Après le recueil Apocalypse [30], voici rassemblé sous le titre de Transes vingt-huit poèmes, d’un auteur qui a toujours aimé jongler avec les alexandrins, pour en tirer des images surréalistes, dont les thèmes sous-jacents ne sont pas incompatibles avec la SF.
Il n’en est pas de même pour Feuilles éparses (quinze poèmes), et surtout Autres poèmes de circonstance (dix-sept poèmes), dont le titre indique clairement un tout autre projet, et donc un tout autre climat littéraire... et Wul semble avoir hésité à nous révéler ces exercices, parfois de haute école, mais qui n’ont plus rien à voir avec la SF.
Il s’est tâté plus encore avant de nous donner sa « Vercinge » (sic), épopée burlesque [31] dont il rêvait depuis l’adolescence, et qu’il considère comme « une œuvre de jeunesse écrite à cinquante ans ». Elle « a été rédigée au-dehors, en équilibre sur le volant de ma 2 CV qui me servait de pupitre, pendant que les maçons et les menuisiers remettaient en état mon rez-de-chaussée, ravagé par un incendie. » Bien entendu, on cherchera en vain trace de science-fiction dans ce pan d’Histoire revisitée... Est-ce si sûr ? Le portrait du nain Orifix, dans les dernières strophes du prélude, n’aurait pas déparé un bestiaire extraterrestre [32]...


On sait que la plupart des gens, mais surtout les artistes, ont une double ou triple personnalité dont il ne montrent qu’une seule pour ne pas désorienter leurs fidèles. Crainte de gâter son sévère profil de Parnassien, Leconte de Lisle réservait à des intimes ses poèmes les plus facétieux, et même Georges Brassens dissimulait ses talents de bon latiniste et... de danseur de claquettes : activités apparemment inconciliables non seulement entre elles, mais avec son image de chanteur poète.
Or, nous découvrons ici un curieux personnage qui, jetant au loin le masque de Wul auquel il nous avait habitués, se révèle un Pairault, à l’inspiration burlesque et néanmoins classique, dans une tradition fantaisiste qui, depuis le XVIe siècle, a toujours aéré notre littérature.
J’imagine son détachement lavé de toute stratégie commerciale : haussement d’épaule et alea jacta est ! Tantôt visionnaire hanté par le futur, tantôt bon vivant solidement ancré dans sa Gaule natale, Wul Pairault ne nous cache plus rien de ses diversités.
Nous avons déjà rencontré des fans de la « Vercinge », et de ses virtuosités prosodiques. Chose étrange : ces polyvalents culturels étaient aussi et bien souvent des admirateurs de Niourk et des intoxiqués de Noô !

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Le succès de Stefan Wul tient peut-être à sa vision où prime l’organisation des images, le récit ne venant qu’en second. Ce que le lecteur perçoit, c’est un livre ressenti plutôt que pensé. Les romans de Wul ne sont pas les supports d’une thèse idéologique, politique ou morale. Ils sont la transcription en action d’une vision esthétique. Derrière l’apparente absence d’idéologie (le mot doit ici être pris dans son sens commun) se dissimule une idéologie épicurienne de la nature, car la poésie wulienne est avant tout une poésie des sens. Wul a certes la vision d’un monde qui forme un tout cohérent, mais cette unité ne porte pas préjudice à ses parties. L’homme y a un rôle à jouer. Ce rôle ne vise pas à modifier le réel, ou à lui donner une interprétation morale, mais à le poétiser. Car si l’on trouve de la poésie dans le ton, les dérives oniriques, les images, on la trouve surtout, non voulue mais inspirée, constituant la source même de l’œuvre, dans sa métaphysique.
Il n’y a qu’une façon de partager cette philosophie. Elle se résume d’une expression : le simple plaisir de lecture.

© Laurent Genefort, 1997-2006


[1F. TRUCHAUD : “Rencontre avec Stefan Wul”, in Galaxie n°80 (1971), p. 141.

[2Pierre VERSINS : Encyclopédie de l’Utopie et de la Science Fiction. Lausanne : L’Age d’homme, 1972, p. 34 (art. « Allusions »).

[3La Chute dans le néant, paru en feuilleton dans Le Figaro, chap. XXX.

[4La Planète sauvage, 1972. Roland Topor n’était pas un débutant dans la SF. Il avait signé de nombreuses nouvelles dans la revue Fiction.

[5Honoré de BALZAC : Illusions perdues, p. 67 de l’édition de poche.

[6Cf Monique LEBAILLY. La Science fiction avant la SF. Paris : Éditions de l’Instant, 1989, pp. 79, 90 & suiv.

[7Weird n°7, 1986, p. 4.

[8Gilles THOMAS : Les Voies d’Almagiel, Fleuve Noir « Anticipation » (1978), pp. 58-59.

[9Il faut puiser à la source encyclopédique pour trouver trace de poésies conjecturales en France. Qui trouve-t-on ? Quelques célébrités de notre siècle et du précédent, avec Victor Hugo, Lamartine, Leconte de Lisle, Verlaine et Apollinaire... Voyez le poème Avenir, de Michaud. Mais les poèmes conjecturaux ne sont que des singularités dans leur œuvre. On trouve dans les revues de l’époque (Fiction, Galaxie, Satellite) des calligrammes, des mots-croisés. Mais guère de poésie. Signalons toutefois, sous la signature de Jean Cap, un extrait d’une “Anthologie de la poésie galactique” intitulé Les Monstres (Satellite n°4, oct. 1958), qui ne dépareillerait pas dans le recueil d’Apocalypses. À noter enfin la parenté de Stefan Wul avec un autre géant du space opera, poète comme lui : Kurt Steiner, alias André Ruellan.

[10René BARONE : Fanzine d’or de la SF, 1992, p. 21.

[11En voici la liste, composée selon l’ordre du voyage : Marcher marcher toujours ; Méfie-toi étranger ; Soir candidien ; Ils chevauchaient des dogues bleus ; Ciel noir... plafond d’ébène ; Arlequins ; Sous la futaie les parages sont traîtres ; Était-ce végétal ? ; Laisse-moi t’avertir ; Je les ai vus j’ai cru les voir ; Mer tapis d’orient ; Il y eut au départ un vice de structure ; Le Monde est une arène ; De planète en planète et d’orbite en orbite ; Car c’est pour vous complaire ô Sublime Grandeur. (Noô paraîtra dans le deuxième volume.)

[12Phénix n°24, 1990, p. 220.

[13Voir Stefan Wul : Œuvres complètes 1, éd. Lefrancq 1996. Pour l’anecdote, Stefan Wul écrivit aussi « La Piste sans étoiles » (février 1972), un épisode de Mycène le robot, série télévisée à bas budget, qui ne connut que deux épisodes diffusés.

[14Il est à noter que la version originale de l’histoire, jamais publiée, n’était pas un “SF” mais un “espionnage” appelé Corrida pour une fusée, et qui avait Marc, l’agent de la D.S.T. de Poursuite vers Gao. Une équipe de Français va chercher une fusée américaine tombée dans le Haut Amazone, pour photographier ses appareillages. Ils la retrouvent, malgré les Russes qui sont sur le coup. Le ton comique de l’ensemble ne plut pas aux éditeurs, qui refusèrent le roman.

[15Stefan Wul avoue dans une interview (Galaxie n°80, janvier 1971, p.141) que le livre a été bricolé à partir de trois ou quatre nouvelles, ce qui explique son côté fragmenté.

[16Voir par exemple Galaxie n°33 (janvier 1967), Fiction n°158 (janvier 1967) & n°175 (juin 1968).

[17Denis Philippe (pseudo. de J.-P. Andrevon) : « Stefan Wul ou la grandeur de l’évidence », in Fiction n°229, janvier 1973, p.130.

[18Galaxie n°80, p.142.

[19Gérard Klein : préface à Stefan Wul -Œuvres *, Laffont, p.12.

[20La deuxième édition de Niourk est parue en 1970, dans la collection “Présence du Futur” chez Denoël, n°128. Une troisième édition a été publiée en 1981 et rééditée en 1987 chez Gallimard “Folio Junior Édition Spéciale”. Il comporte une préface de trois pages de Christian Grenier, une couverture d’Enki Bilal, et des illustrations de Victor de la Fuente. Il contient également un cahier de 32 pages, permettant au jeune lecteur de faire ses devoirs de vacances. On peut se reporter à la bibliographie en fin de volume.

[21The Temple of the Past, 1973, trad. Ellen Cox.

[22Noô 1, III-4.

[23Gérard de Nerval : Les Chimères, 1853.

[24Jacques Monod, Seuil 1970, p.181.

[25Noô 1, II-7.

[26Stefan Wul : entretien, in Fantascienza n°1 (fanzine), 1980, p.65.

[27À propos recousus, II-2.

[28Wul utilise beaucoup le procédé d’amplification tel qu’il est décrit dans Figures II de Gérard Genette, Seuil, p.195.

[29Noô 1, II-8.

[30Stefan Wul : Œuvres complètes 1.

[31La Vercingétorigolade : publié en 1972 à compte d’auteur, donc à diffusion confidentielle - et sous son vrai nom de Pierre Pairault.

[32Et que dire de l’hypothèse du « rayon de la mort », Chant III, 3 !