Accueil > Chroniques > Livres > Schismatrice

Schismatrice

lundi 13 février 2006, par Olivier Roland


Résumé :

Abélard Lindsay, jeune rebelle de la République Corporative circumlunaire de Mare Serenitatis, se fait exiler de cette vieille station spatiale où son action revendicative a sérieusement perturbé le cartel de mécanistes qui la gouvernent, et atterrit dans une station encore plus délabrée, un monde coupé en deux où d’un côté vivent les apaches, des criminels, pirates, mafieux et autres exilés comme Abélard, et de l’autre les véritables citoyens et dirigeants de cette station, le Zaibatsu. Il devra alors survivre dans ce véritable western spatial, avant de pouvoir le quitter et se mesurer au système solaire, où s’affrontent les Mécas et les Morphos, deux factions rivales qui s’emploient à transformer l’homme à l’aide de deux technologies qui les opposent idéologiquement : la cybernétique et l’ingénierie génétique, dans un récit qui s’étend sur plus de 150 années...

L’auteur :

Bruce Sterling, né en 1954 à Austin (Texas), fait des études de journalisme, publie son premier roman, La Baleine des sables, en 1977, puis se consacre entièrement à l’écriture à l’écriture au début des années 80, et publie notamment Schismatrice en 1985, Les mailles du réseau (1988), La machine à différences (1990) avec William Gibson, Gros temps (1994), Le feu sacré (1996). Il est également le préfacier et le compilateur d’un recueil de nouvelles, Mozart en verres-miroirs, considéré comme le manifeste par excellence du mouvement cyberpunk, qui l’a transformé en genre, puisqu’à partir de sa publication ses créateurs ont cessés de se réclamer du cyberpunk et sont passés sur d’autres sujets, s’en dépossédant ainsi.
Aujourd’hui, Bruce Sterling s’est engagé dans le militantisme écologique et écrit de nombreux articles pour divers journaux, sans négliger pour autant les romans, en publiant de temps à autre de nouveaux. Ses deux derniers, Distraction et Zeitgeist, ne sont pas encore traduits en Français.

Chronique :

Schismatrice, au-delà du roman, est un univers à part entière que l’auteur a su exploiter dans diverses nouvelles qui ont toutes été regroupées dernièrement avec le récit principal dans un recueil intitulé Schismatrice+ (collection Folio SF). Je ne m’attacherai ici qu’à l’histoire fondatrice, celle d’Abélard Lindsay, qui a propulsé cet écrivain alors modeste sur le devant de la scène.

Dans ce futur relativement éloigné, les hommes ont coupés toute relation avec la Terre mère, et ont pour nouveau cadre géographique le système solaire dans toute son immensité. Ils vivent dans des stations spatiales ou des astéroïdes aménagés en orbite autour de tous les corps du système, sous les régimes politiques les plus variés. De cet innombrable essaim émerge deux factions antagonistes et surpuissantes, les Mécas et les Morphos, qui comme beaucoup d’autres ont dépassés la notion de condition humaine dans l’ancien sens du terme, et tentent de la transformer dans une course technologique effrénée, afin de doter les corps de nouvelles capacités et de repousser sans cesse les limites de la mort. Cet objectif commun est poursuivi selon des voies radicalement différentes, qui opposent idéologiquement les deux factions et les amènent à s’affronter périodiquement : les Mécas privilégient la cybernétique, l’adjonction de prothèses plus efficaces et résistantes que les organes qu’elles remplacent, les interfaces homme-machine qui menées à terme rendent difficile la distinction entre ces deux composantes, jusqu’au téléchargement même des personnalités dans des ordinateurs ; et les Morphos l’ingénierie génétique et les modifications chirurgicales, qui permettent de remodeler les corps, de reconfigurer le cerveau et de s’adonner aux joies du clonage reproductif et eugéniste.

Cet antagonisme basé sur un conflit d’idéologie technologique n’est pas sans rappeler celui qui a opposé les Etats-Unis et l’Union Soviétique, basé lui sur un conflit d’idéologie économique et encore vivace à l’époque de publication du roman (1985). Comme lors de la guerre froide, les deux géants entraînent dans leurs sillages d’innombrables mondes qui oscillent parfois entre l’un et l’autre au grès des révoltes et changements politiques qui surviennent à l’improviste, et il est bien difficile pour ces cités-états de garder leur neutralité.

Dans cet univers règnent en maître les sciences, dont l’imprégnation dans les esprits a banni toute religion et vision mystique du monde. La moralité a quasiment disparue, si ce n’est sous la forme d’une règle absolue, imposée par la fragilité des habitats spatiaux : l’interdiction d’utiliser des armes de destruction massives. Illustrons ce concept fondamental par une plongée dans le roman :

« On peut faire exploser des mondes. Ces parois contenaient la vie elle-même, au-delà des sas et des blindages, régnaient d’impitoyables ténèbres, le néant mortel de l’espace nu. [...]
Les habitats étaient sacrés - sacrés du fait de leur fragilité même. Fragilité universelle : un seul monde détruit délibérément, et il n’y aurait plus de sécurité nulle part ni pour personne. Tous les mondes exploseraient tour à tour en autant d’enfers, ceux de la guerre totale. [...]
Le pouvoir de détruire était entre les mains de tout un chacun. Tout un chacun partageait le fardeau de la responsabilité. Le spectre de l’annihilation était à la base du modèle moral de chaque monde, de chaque idéologie. [...]
Et néanmoins, l’ultime folie n’avait jamais été commise. Certes, il y avait bien des guerres [...] l’humanité n’en avait pas moins survécue ; elle était même florissante.
Triomphe en profondeur et fondamental. Au même niveau essentiel de l’esprit où brillait l’inextinguible peur de la destruction, brillait aussi, plus vigoureuse, la lumière de l’espoir et de la confiance. Une victoire qui appartenait à chacun, victoire tellement absolue et monolithique qu’on l’avait perdu de vue et qu’elle n’appartenait plus qu’à ce royaume secret de l’esprit sur lequel tout le reste se fonde.
 »

Cet embryon de règle morale ne peut cacher la disjonction radicale que marque le monde social de Schismatrice par rapport au nôtre. Le titre même du roman, mot-valise composé de Schisme et Matrice [1], rompre avec la matrice, résume à lui seul le dépaysement qu’il provoquera chez le lecteur, en paraphrasant la coupure ombilicale et symbolique avec la Terre mère, qui est un évènement déjà ancien au commencement du récit, et la rupture avec leurs racines humaines que prônent les Mécas et les Morphos, qui se précipitent vers un post-humaniste débridé, rupture que devra intégrer le lecteur pour adhérer au fil de l’histoire et qui peut-être le marquera dans la vie réelle. Car Schismatrice fait partie de ce que la science-fiction a de meilleur à nous offrir, une plongée in situ dans un univers étranger où les normes sociales prévalentes peuvent nous paraître choquantes ; où le dépaysement naît de ces milles choses du quotidien qui paraissent naturelles aux protagonistes et qui ne nous le sont pas, un dépaysement, qui, au sortir de l’imaginaire -une fois revenu sur le plancher des vaches- peut nous faire réfléchir sur la nature de la « normalité » des faits sociaux qui nous influencent et nous inviter à prendre du recul pour peut-être avoir un regard différent sur nous-même, notre société et son devenir.

Ainsi, au niveau de la structure narrative, Bruce Sterling nous plonge littéralement dans son monde, sans rien nous expliquer, nous laissant tout deviner et découvrir au compte-goutte, comme un paysan du Moyen-Age qui lirait un roman policier des années 40, et devrait comprendre, par le contexte, la signification des mots automobile ou télévision ! (Encore faudrait-il qu’il sache lire bien entendu ;-)

Ce post-humanisme, cette désacralisation du monde au profit d’une liberté acquise grâce à la technologie et à une vision scientifique omniprésente imprègne le mouvement cyberpunk et fait de Schismatrice un des fers de lance de ce mouvement, avec Neuromancer de William Gibson. Un magnifique passage du roman illustre cette philosophie, lorsque Abélard contemple la société archaïque et figée de l’ancienne Terre :

« Les larmes lui vinrent aux yeux. Il pleura sans sanglots, mais sans se retenir. Il pleurait l’humanité, l’aveuglement des hommes qui avaient cru que le cosmos avait des règles et des limites qui les protègeraient de leur propre liberté. Mais il n’y avait aucune protection, il n’y avait aucun but ultime. Futilité et liberté régnait dans l’Absolu.  »

Dans ce contexte géopolitique explosif et cet univers scientifique post-humaniste prend place l’histoire d’Abélard Lindsay, un jeune rebelle d’une station spatiale vieillissante en orbite autour de la Lune qui se fait expulser vers un monde encore plus délabré, en proie à l’anarchie, à cause de ses activités jugées séditieuses. C’est le point de départ d’un électron libre qui traversera plus de 150 années, dans une fresque temporellement saisissante, où l’on verra Abélard rapidement vieillir, changer radicalement de vie, de situation, de position, mais toujours tirant son épingle du jeu, en étant confronté à la souffrance et le deuil, et surtout, fléau de cette époque d’hommes sans âges, à la démotivation et à la lassitude qui gagne tout un chacun quand, quelque soit la grandeur du projet, on y passe des dizaines d’années et que cela n’est qu’une goutte d’eau à l’échelle d’une vie. Heureusement, il y a l’Extase verte, drogue hautement technologique sans aucun effet secondaire qui permet de maintenir une attention toujours intacte et les sens en alerte. Elle est régulièrement utilisée car les grands projets abondent, dont la terraformation de Vénus, Mars et Europe, satellite de Jupiter, qui ne sont pas les moindres, surtout qu’ils s’accompagnent de l’adaptation des organismes humains aux conditions de vies de ces mondes.

De par sa longueur, à la fois structurelle et interne au récit, l’histoire d’Abélard est difficile à résumer, et l’on saute parfois des dizaines d’années d’un paragraphe à un autre : il faut être attentif aux dates en exergue. On y voit au final un homme qui comme tant d’autres, et peut-être plus brillamment que la plupart, tente de survivre et de donner un sens à son existence, après que ses illusions de jeunesse se soient envolées et que les personnes qui comptaient le plus lui aient été arrachées, et ce dans le contexte explosif déjà décrit. Cela donne une histoire touffue, complexe, forte de nombreux éléments imbriqués, qui à la manière des films Ghost in the Shell, ne se révèlera pleinement qu’après plusieurs lectures, et sur laquelle le lecteur non averti pourra se casser les dents.

Mais ce livre essentiel est, pour tout fan de science-fiction qui se respecte, une référence, de par la richesse de l’univers décrit, l’originalité des enjeux de l’intrigue, la durée temporelle du récit, le manifeste philosophique qu’il laisse deviner. Ce n’est pas pour rien que nous l’avons choisi comme titre pour ce site : il est incontournable.


[1Cette décomposition fonctionne évidemment de manière semblable avec le titre anglais, Schismatrix, composé des deux mots Schisme et Matrix, ayant la même signification qu’en Français.

Messages