Accueil > Chroniques > Films > La trilogie Matrix

La trilogie Matrix

lundi 26 décembre 2005, par Nicolaï Laros

A propos de : La trilogie Matrix et les Animatrix

Avant de commencer à parler des trois films des frères Wachowsky et de l’expansion animée de leur univers, il me semble utile de me pencher un peu sur l’approche pour laquelle j’ai optée :

Matrix sera analysé d’un côté, c’est à dire comme un long métrage à part entière, alors que Reloaded et Revolution seront traités comme s’il s’agissait d’un seul et unique film, ce qu’ils sont à plus d’un titre (n’hésitez pas à vous manifester, arguments -contraires ou pas- à l’appui), surtout comparés à un Kill Bill volume 1 et 2 .

Pour ce qui est des Animatrix , il y sera fait référence aux moments appropriés, c’est à dire en se basant sur l’avancée de l’analyse : Le meilleur exemple illustrant l’intérêt à mes yeux de cette manière de procéder s’avère sans aucun doute être l’épisode nous dévoilant l’histoire de « Kid ». Pourquoi l’aborder sans avoir approché Reloaded  ?

Bonne lecture et surtout n’oubliez pas : They are watching us !

Cinquième cas traité : celui de Matrix

Générique :

Un film des frères Wachowski, avec Keanu Reeves, Laurence Fishburne, Carrie-Ann Moss, Hugo Weaving et Joe Pantoliano, directeur de la photo Bill Pope A.S.C., conception visuelle Geoff Darow, musique de Don Davis, SFX de Manex Visual FX, Animal Logic, D-Film Services, maquillages spéciaux de Bob McCarron, histoire et scénario des frères Wachowski, montage de Zach Staenberg A.C.E., décors de Owen Paterson, co-producteur Dan Cracchiolo et produit par Joel Silver.

Résumé :

A l’aube du XXI siècle, l’homme dans sa grande arrogance met au point l’Intelligence Artificielle. Bientôt, les machines prennent le pouvoir après s’être aperçu du fait que le corps humain produit suffisamment de bio-électricité pour assurer leur autonomie totale. Ainsi, les êtres humains sont cultivés dans d’immenses champs et nourris en intraveineuse par la matière décomposée de leurs morts.

En subsistant ainsi jusqu’au point de départ temporel du film, le XXII siècle, ils sont branchés en permanence sur la Matrice via des connexions directes dont leur corps a été doté à la naissance, et leur cerveau est relié à un système générant une illusion de réalité, à savoir le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui.

Dans cette société justement, Thomas Anderson (Keanu Reeves) est un jeune homme menant deux vies distinctes : Dans l’une, il est informaticien pour l’entreprise Metacortex, leader mondial en matière de software, et dans l’autre, il s’appelle Neo et ne s’avère être qu’un petit hacker de plus.

Pour Morpheus (Laurence Fishburne), homme libéré de sa prison de l’esprit et meneur de la rébellion contre la toute puissante AI, Neo représente la fin de la dictature, à savoir cet élu qu’il cherche depuis tant d’années. Ainsi somme t-il Trinity (Carrie Ann-Moss) de le trouver au plus vite de façon à ce que puisse enfin commencer la délivrance d’une espèce soumise depuis bien trop longtemps au joug des machines.

Mais lors de sa rencontre clé avec l’Oracle (Gloria Foster), Neo apprend qu’il n’est pas celui en lequel Morpheus a eu raison d’investir tout ses efforts. Du moins pas encore, laisse t-elle sous-entendre.

Ce n’est que lors de sa confrontation avec l’agent Smith (Hugo Weaving) que le Messie en devenir, confronté à un choix ultime, verra sa métamorphose amorcée.

La lutte ne fait alors que commencer.

Le film :

Dans un premier temps, et si l’on s’en tient aux personnages eux-mêmes, rien de bien excitant à signaler vu que quasiment tous les clichés bibliques se sont donnés rendez-vous au sein du métrage des Wachowski.

Bien entendu, Néo n’est qu’un cyber-Jesus mis sur les rails par sa croyance en une conception de la vie et de la mort, entouré qu’il est de ses apôtres, oracles et autres disciples...

En fait, ce qui permet au film de s’extirper aisément du carcan pénible dans lequel il risquerait à tout moment de sombrer relève en fin de compte du contexte cauchemardesque (qui l’est certainement de par sa crédibilité) dans lequel se déroule cette aventure cyber-biblique : Car plus que les personnages eux-mêmes, c’est le futur décrit qui fait office de véritable entité à part-entière.

Ne se sent-on pas en y réfléchissant un peu rassuré par la présence d’humains au sein d’un système si titanesque, à ce point froid, parfait et par là même cruel que la Matrice ? Une véritable prison de l’esprit, qui paraît indestructible vu avec nos yeux d’humains, et de laquelle certains ont pu s’extirper par miracle (merci Oracle, Mérovingiens et autres entités agissant à leur compte). Ne fallait-il pas au moins une prophétie, un messie et donc une véritable foi illuminant le regard de ces pauvres malheureux pour escompter faire jaillir un peu de lumière dans les ténèbres mécaniques ?

Que faire face aux agents, qui tuent cet esprit dont le corps ne peut se priver pour vivre ?...

A ces questions et à bien d’autres encore, les frères apportent des réponse brèves et logiques qui justifient à elles seules toutes les théories relatives à ce film conçu avec le cœur et avec les sens, vu parfois d’un œil condescendant par ceux qui s’en tiennent à sa seule et unique lecture.

Car oui, Matrix est une œuvre de visionnaires. Pour s’en persuader, on peut aisément mettre le film en relation avec certains progrès inquiétants de la technologie, les recherches sur l’AI, et ce malgré les cris d’alarme de toute part (pour s’en tenir au cinéma, je dirai qu’en 1982 déjà, Ridley Scott et son Blade Runner avaient « presque » tout dit).

De plus, il est intéressant de noter qu’à l’époque de sa sortie en 1999, bon nombre de médias se faisaient l’écho de la vision alarmiste des Wachowski. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? On se le demande parfois, surtout lorsque l’on se rend compte à quel point Reloaded et Revolutions ont étouffés le propos filmique des réalisateurs dans l’œuf. Dommage et surtout la preuve d’un décrochage massif par rapport à la trop grande complexité du propos.

Matrix est le début d’une trilogie, et beaucoup n’y ont vu qu’un film qui se suffisait à lui-même.

Pourtant, résumer en un peu plus de 2 heures les tenants et aboutissants d’un projet de cette envergure est impossible : Même le spectateur le plus passionné aurait déclaré forfait.

Cependant, en première vision, le film semble se conclure de façon logique, permettant même aux néophytes d’y voir une invitation au rêve : Neo s’envole, la lutte est engagée, pas de quartier pour les machines. Tout est dit. Du bon gros basique, linéaire (plus ou moins), beauf et surtout destroy, et la masse applaudit. Là ne réside pourtant pas exclusivement le propos des auteurs : Neo se doit donc de revenir.

Le film a été conçu, il est vrai, comme un véritable blockbuster-actionner bourré d’effets révolutionnaires pour l’époque (cf. la séquence de Bullet-Time), d’un design incroyable du à Geoff Darrow, de cascades réglées par le maître Yuen Wo Ping (qui avait travaillé aux USA à l’occasion de Tigre et Dragon d’Ang Lee, sachant qu’il est à l’origine des cascades de monuments tels que Drunken Master ou Il était une fois en Chine II ) et ainsi de suite.

Pourquoi ? Reportez vous donc à la critique de Johnny Mnemonic en janvier. A l’époque, en guise de conclusion, je disais : « ...Mais alors, pourquoi parler de ce Johnny Mnemonic , me direz-vous ? Tout simplement parce que sans cette tentative inégale mais néanmoins importante de transposition cyber-SF à l’écran, les frangins Wachowsky auraient probablement eu plus de difficultés à imposer leur projet. Grâce à ce film, ils disposaient d’un exemple concret de ce qu’il ne fallait surtout pas faire pour attirer le public dans les salles (le film de Longo ayant rapporté moins de 20 millions de $ au terme de sa carrière US) et se mettre une bonne partie de la critique dans la poche... »

En effet, lorsque l’on souhaite concrétiser un projet pharaonique et ce par l’intermédiaire d’une trilogie, il faut aussi penser à vendre l’affaire. Nul doute que tout ce que le film contient est le fruit d’une longue maturation, ce que les suites confirment largement, il fallait aussi en guise de challenge parvenir à impliquer le public. Et dans ce contexte, la masse ! Un franc succès à ce niveau, donc.

Lorsque je dis que le film s’adresse au sens, alors tout simplement parce qu’à mon avis, il a été conçu en fonction d’expériences étant en rapport étroit avec les divers niveaux de lecture... de la vie elle même (tout cela sera développé dans les critiques à venir -ndnl).

Il faut effectivement savoir que les plus avares en paroles quant au travail accompli s’avèrent bel et bien les Wachowski eux-même. En effet, peu ou pas d’interviews, un silence surprenant mais qui reflète parfaitement l’état d’esprit dans lequel les films ont été développés. C’est comme si on nous lançait un « faites-en ce que vous jugez bon d’en faire » (Take the blue pile and belive whatever you want to belive) au visage...

Pour être un peu plus concret, je dirai que dés la première scène du film, on peut avoir l’impression trompeuse qu’il est uniquement question ici de défier les lois élémentaires de la pesanteur : Trinity cours sur les toits (des instants rappelant visuellement The Crow , repris dans bon nombre de films dont dernièrement Les Chroniques de Riddick de David Twohy) et parvient à effectuer un saut d’anthologie car elle croit avant tout en ses chances de réussite, Neo goûtant dans le doute aux délices du bitume quelques minutes filmiques plus loin. Tout le monde l’aura compris, finalement, dans l’univers dans lequel nous évoluons ici, tout est question de croyance, à commencer par celle en soit même : Free your mind.

Dans le Mad Movies N°119, leurs maigres propos vont bel et bien dans ce sens : « Tout au long de leur histoire, les hommes ont cherchés à approfondir le sens de la vie, aller au-delà des apparences, ce qui les a conduit à d’étonnantes révélations. Dans Matrix , nous avons voulu raconter l’aventure d’un petit groupe de rebelles qui passe de l’autre côté du miroir et prend conscience du pouvoir de la Matrice. Cette découverte amorce le récit au lieu d’en constituer le terme, comme il est de règle dans les contes initiatiques. »

Pour permettre au spectateur d’accrocher à cette aventure, ils choisissent le personnage de Thomas Anderson/Neo campé par Keanu Reeves. « Quand on découvre Neo, il n’est qu’un jeune gars un peu paumé, très doué pour s’amuser sur son clavier d’ordinateur. Un pirate informatique légèrement rebelle au système, fasciné par une présence mystérieuse, un certain Morpheus, maître de tous les pirates informatiques, une sorte d’icône pour tous ceux qui remettent en cause le système. Le gouvernement le considère comme un terroriste. Neo ne croit pas à la version officielle. Il sait que seul son héros, Morpheus, détient la réponse à la question qu’il se pose sans cesse : Qu’est ce que la Matrice ? Seule cette réponse peut donner un sens à sa vie. Depuis son enfance, Neo n’est pas comme les autres. Il se méfie terriblement de tout ce qui l’entoure, remet tout en question, il sait que quelque chose ne va pas et ça le rend fou. » déclare l’acteur.

Et n’y a-t-il pas un peu de cela en chacun de nous ? Neo est donc l’archétype de monsieur tout le monde. Mais contacté par son futur mentor Morpheus, il deviendra délibérément Neo/The One, l’Elu. Dans cette transformation, une lettre change de place. Suffirait-il donc juste de le vouloir afin de voir le monde sous un autre angle ?

Au niveau technique, l’incroyable défi que lancèrent les frères Wachowski à la crème de la crème hollywoodienne il y a 6 ans, n’étonne plus le public consommateur d’images. Pourquoi ? Tout simplement parce que le film a crée sa mode par l’intermédiaire des extraordinaires effets de Bullet-Time (B-T pour la suite) conçus par John Gaeta (lauréat de l’Oscar des meilleurs effets visuels en 1999) et sa société Manex Visual Effects.

Avant d’analyser le travail en tant que tel, il faut avouer que depuis, du B-T, on en voit dans toutes les pubs pour dentifrice. Sans parler des films du style Underworld , Equilibrium , The One jusqu’aux productions Z les plus insignifiantes dans lesquelles les acteurs courent au ralenti en évitant les balles adverses. Et c’est bien connu, chaque effet de mode s’estompe au bout d’un certain temps...

Pourtant alors, les SFX de Matrix constituaient indéniablement une percée au niveau des CGI au cinéma.
Expliquer au profane le principe du B-T est aisé : il s’agit d’une succession de photos prises de l’acteur devant un font vert ainsi que du décors sous les mêmes angles. Ensuite, l’ordinateur associe les deux éléments, calcule une trajectoire assimilable à un mouvement de caméra ce pour en arriver à un rendu final littéralement renversant. Les câbles soutenant l’acteur sont bien entendu effacés digitalement. Notons ici que la technique des câbles était alors utilisée depuis de nombreuses années dans le cinéma asiatique, notamment chez Tsui Hark (par exemple dans le cultissime Zu, les Guerriers de la Montagne Magique de 1982) pour ne citer que cet exemple précis. On s’aperçoit que l’ensemble ne peut constituer un effet onéreux, ce qui explique aussi sa prolifération sur les écrans TV...

Pour l’anecdote, les premiers à l’avoir utilisé sont les Français de Buf Compagnie ( Les Visiteur ) pour le clip « Like a Rolling Stone » en 1996.

Et c’est précisément cette année là qu’a débutée la concrétisation des effets alors que Manex s’appelait encore Mass (pour Massachussetts). Illusion et avait crée les SFX de Judge Dredd , L’Effaceur , puis vint la consécration avec l’oscar pour Au Delà de nos Rêves . En ce qui concerne Matrix , les frères voulaient quelque chose de si inédit et dynamique au niveau des mouvements que ceux-ci devaient donner l’impression d’être comme suspendus dans le temps (joli paradoxe !).

Comme le disait si bien John Gaeta à l’époque : « La photographie virtuelle du film est une nouvelle façon d’envisager les prises de vues. » Et l’avenir lui donna entièrement raison.

Mais le film contient aussi son lot de CGI classiques (les immenses couveuses), d’effets liés à l’utilisation de maquettes (l’explosion dans le hall de Metacortex) et de maquillages crées par l’équipe australienne de Bob McCarron (le Razorback du film homonyme de Russel Mulcahy est son œuvre), par exemple au niveau des pods qui recouvrent les corps. L’utilisation en parfaite harmonie avec les besoins du film leur assurent une efficacité inédite.

Mais s’il en est un qui a eu le mérite de faire évoluer visuellement le projet, c’est indéniablement Geoffrey Darrow. Vu que les Wachowsky sont férus de Comics, Ils s’étaient penchés sur les travaux de cet Américain exilé à Paris, notamment sur son album Hard Boiled (cosigné avec Frank Sin City Miller) et avaient cherché à le joindre pour collaborer au film.

Pour l’anecdote, il se trouve que son agent décida de ne pas les mettre en relation. Ce n’est que lorsque les frères prirent le nom de Ridley Scott (!) qu’il daigna consulter son artiste pour accorder éventuellement une entrevue à ce sombre inconnu. Rigolo, mais assez fréquent à Hollywood.

Geoff Darrow dessina donc l’intégralité des décors, des accessoires et des robots alors que Steve Skroce a quant à lui dessiné le storyboard en de superbes dessins N&B tout à fait dans la tradition des mangas et des jeux vidéos : Un nouvel univers était en train de voir le jour (cf. SFX N°71).

En ce qui concerne la musique de Don Davis, elle s’avère constituer une partition originale, particulièrement synthétique qui sera mise en évidence par les rythmes technos de l’association de cet artiste avec le groupe Juno Reactor.

Bien entendu, la présence de grands groupes métal, punk et technos tels Marilyn Manson, Rob Zombie, Rage Against the Machine, Oakenfold, Prodigy et bien d’autres encore contribuent à créer l’ambiance sonore par moment apocalyptique recherchée par les Wachowski.

La dernière BO clôt la trilogie sur une note très religieuse à l’optimisme bien relatif (Neodämmerung, Dämmerung voulant dire crépuscule en Allemand) : L’homme est-il capable d’apprendre de ses erreurs ?

De ce côté très mode, Matrix s’en affranchit néanmoins aisément au fil des visions successives et nous y reviendrons durant l’essai de décryptage de la trilogie.
La seule chose que nous pouvons d’ores et déjà dire en revoyant le film, c’est que pour les fans, la dimension relativement simple au prime abord à totalement éclaté, comme la bande de ma vielle VHS. L’année 2003, l’année de mon passage définitif au DVD (ouf !), fut l’année de la Matrice. Après, impossible de vraiment reconnaître le film de 1999 en connaissant le fin mot de l’histoire.

Au fait : Knock ! Knock ! The Matrix has you !

Messages

  • Saviez-vous qu’un auteur français, gérard Cambri, a en 1976, écrit une série de romans au sujet d’une Matrice ORIGINELLE, dans lesquels le héros est à cheval sur deux mondes, le notre et celui de la matrice originelle ?

    Mais si, il n’y avait que ça....

    Il y est aussi question d’une cité souterraine, de la réincarnation du héros qui doit rétablir l’équilibre compromis, d’une femme-"déesse" qui le contact par ces mots : "Bon réveil Et ayez confiance.", d’un guide qui le rencontre dans un immeuble vétuste, assis dans un fauteuil, d’entités issus de la matrice et qui pourchassent le héros, etc,etc... Un contexte, et des scènes très proches en somme.

    Dans son troisième et dernier roman de SF, l’auteur a nommé son héros, Thomas et l’androïde qui l’accompagne, Anderson. etc.....

    Voici l’adresse du site de cet auteur que l’on peut trouver sur internet :

    http://www.gerard-cambri.com

    Voir en ligne : LA MATRICE ORIGINELLE