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L’oiseau d’Amérique

Mockingbird

dimanche 6 novembre 2005, par Olivier Roland

Résumé :

Dans un futur post-apocalyptique, l’humanité se laisse vivre, passant son temps à faire l’amour, fumer des joints et prendre des drogues, laissant des robots créés il y a longtemps travailler à sa place, et de plus en plus mal puisque ceux-ci tombent fréquemment en panne et que personne - à part d’autres robots - ne sait plus les réparer. Un de ces robots, le dernier Classe 9, le plus évolué de tous, Spofforth, cherche désespérément à mourir, sans pouvoir y parvenir à cause d’une routine anti-suicide implantée en lui par ces anciens concepteurs. Dans ce contexte, un professeur d’université, Paul Bentley, découvre par hasard des cours de lecture en vidéo qui vont lui permettre de réapprendre ce savoir oublié et d’explorer le vaste trésor insoupçonné des bibliothèques...

L’auteur :

Walter S. Tevis est né en 1928 à San Francisco. Il était professeur de littérature à l’université de l’Ohio, et n’a pas eu une carrière d’écrivain très prolifique... En quantité, du moins. Il est en effet l’auteur d’un recueil de nouvelles, Loin du pays natal (1981, qui inclus des nouvelles de cette année et trois de 1957), des polars The Husler (1959, porté au grand écran sous le nom de L’Arnaqueur en 1961) et La couleur de l’argent (1984, porté au grand écran en 1987), et de trois romans de science-fiction : L’homme tombé du ciel en 1973, L’oiseau d’Amérique en 1980 et Le soleil pas à pas, en 1983. Il meurt un an plus tard, à 56 ans, d’une crise cardiaque.

Chronique :

L’oiseau d’Amérique nous plonge dans une post-humanité languissante, où les humains ont cessés depuis belle lurette de vouloir comprendre le monde qui les entoure, et s’adonnent avec indolence aux plaisirs du sexe, de la drogue et du farniente. Accomplissant un vieux rêve, les hommes ont inventés, puis perfectionnés une multitude de robots aux fonctions les plus variées, tous conçus dans un seul but : travailler à leur place, et leur permettre, enfin, de prendre des vacances bien méritées, à l’échelle d’une vie entière. Et cela a bien fonctionné, tellement, même, que les humains ont été jusqu’à déléguer les plus hautes responsabilités aux robots, ou tout du moins, à certains d’entre eux : les Classe 9, les plus perfectionnés jamais inventés, symbiose bionique d’un corps organique cloné et amélioré et d’un cerveau artificiel, réceptacle d’une copie informatique - censurée et débarrassée de ces fonctions inutiles - d’un cerveau humain.

Ainsi entourés d’esclaves prenant en charge la majorité des tâches, les hommes ont peu à peu oubliés leurs connaissances, à commencer par la lecture, devenue inutile dans un monde de vidéos et de simulations informatiques, jusqu’à ne plus savoir créer ou réparer eux-mêmes les robots qui les entourent, devenant ainsi complètement dépendants des machines, alors qu’un système social très dirigiste se mettait en place, basé sur des règles précises, enseignées dans les Dortoirs, sorte d’internats pour les jeunes, et tournant autour de quatre principes essentiels : Introversion, Solitude, Individualisme, Plaisir. Pour adoucir leur existence, les humains ont à leur disposition, quasiment à volonté, des sopors, « pilules magiques » qui font dormir ou se sentir bien, du gin synthétique, des joints qu’ils ne se privent pas d’utiliser et le sexe, qu’ils pratiquent librement et rapidement avec n’importe qui. Cette mécanique bien huilée a commencée à se gripper avec le temps, lorsque les robots ont commencés à tomber en panne, y compris les robots réparateurs, et que des dysfonctionnements aussi incroyables qu’absurdes sont apparus dans tous les rouages du système.


Car c’est un bien un monde sur le déclin, grotesque et absurde, que nous dépeint Walter Tevis, où « tout fout le camp  », où les choses se déglinguent dans tous les sens dans une lente entropie, sans provoquer beaucoup de réactions de la part d’humains apathiques et peu conscients de la dégradation de leur environnement. Ce sentiment s’exprime dès les premières pages, lorsque l’auteur nous décrit la énième tentative de suicide de Robert Spofforth, le dernier des Classe 9, qui tente chaque année de sauter du haut de l’Empire State Building. Tous les autres Classe 9 se sont tués depuis longtemps, et la cause de la survie de Spofforth est qu’il est le seul à avoir une fonction programmée dans son cerveau l’empêchant de se donner la mort, le condamnant à la vie éternelle, sans rien pouvoir oublier, « et les hommes à l’origine de ce projet ne s’étaient même pas interrogés sur le drame qu’une telle existence pouvait représenter ».


Ainsi, bon gré mal gré, Spofforth, au-delà de ces fonctions de Doyen de l’Université, tente de ralentir l’inexorable dégradation de New York. Dans ce contexte, il est prévenu que quelqu’un aurait appris à lire en regardant d’anciennes vidéos oubliées. Je vous livre ici ce passage du roman, qui permettra aisément d’en prendre la température :


« Le président de l’université et le doyen du collège l’attendait [...].
Le plus stupide des deux était sans conteste le président. Il s’appelait Carpenter et portait un costume Synlon marron et des sandales usées jusqu’à la semelle. Quand il marchait, son ventre et sa taille tremblotaient sous son costume trop serré. Il se tenait près du grand bureau en teck de Spofforth, fumant un joint, quand ce dernier entra et se dirigea vers lui, d’un pas vif. Carpenter s’écarta et resta debout, fébrile, tandis que Spofforth s’asseyait. [...]
- Bonjour, fit [Spofforth]. Quelque chose qui ne vas pas ?
- Eh bien... hésita Carpenter. Je... Je ne sais pas vraiment. (Il semblait embarrassé par la question de Spofforth.) Qu’en pensez-vous Perry ?[...]
- Quelqu’un a téléphoné, doyen Spofforth. Sur la ligne de l’université. Il a appelé deux fois.

- Ah ! fit Spofforth. Et que voulait-il ? [...]
- Il veut faire quelque chose que je n’ai pas très bien compris au téléphone. Il s’agit d’une matière nouvelle, quelque chose qu’il a découvert il y a un
jaune ou deux. [...] Quel est donc ce mot qu’il a utilisé, Carpenter ?
- Lecture, non ? [...]
Spofforth se redressa dans son fauteuil.
- Quelqu’un aurait donc appris à lire ?
Le deux hommes détournèrent les yeux, gênés par la surprise qui perçait dans le ton de Spofforth.
- Avez-vous enregistré la conversation ? demanda Spofforth.
Ils se consultèrent du regard, puis Perry finit par répondre :
- Nous avons oubliés.
Spofforth maîtrisa son mécontentement.
- Il a dit qu’il rappellerait ?
Perry eut l’air soulagé.
- Oui, doyen Spofforth. Il a dit qu’il essayerait de vous joindre personnellement.
- Très bien. Rien d’autre ?
- Si, répondit Perry en se frottant à nouveau le nez. Le lot habituel de BB. Trois suicides parmi les étudiants. Et il existe quelque part un projet enregistré pour la fermeture de l’aile ouest du Département d’Hygiène Mentale, mais aucun des robots n’a pu le retrouver. (Il avait l’air ravis de pouvoir signaler une faille parmi le personnel robot.) Pas un des Classe 6 ne semble au courant, monsieur. »


Spofforth refuse à Paul Bentley, le découvreur de la lecture, le droit de l’enseigner, mais il lui confie une mission : visionner de très anciens films, dont on a retrouvés de nombreux exemplaires lors d’une démolition, et qui ont une particularité : ils sont muets et sous-titrés, et donc uniquement compréhensibles par quelqu’un sachant lire... Paul Bentley s’attelle à la tâche, et commence à écrire un journal qui va commencer à être un support d’idées et de réflexions qu’il n’aurait jamais pensé avoir. Lors d’une visite au zoo, il rencontre Mary, une jeune femme, rebelle en devenir, qui s’est échappé d’un Dortoir et vit au milieu des animaux robots. En violation directe des règles sur la Vie Privée, il lui parle, commence à l’apprécier et tombe finalement amoureux d’elle. Il l’emmène alors avec lui, lui apprend à lire et commence à vivre une véritable passion qui le surprend, puisqu’en contradiction avec les règles qu’on lui a inculqué depuis l’enfance, dont l’indétrônable : « Sexe vite fait, sexe bien fait ».

Spofforth s’en rend compte, et fait condamner Bentley à 6 ans de prison pour Cohabitation, Lecture et Enseignement de la Lecture, tandis qu’il prend Mary sous son aile et vit avec elle, afin de combler un manque affectif né d’un amour déçu dans ses premières années vécues de robot, il y a bien longtemps. Bentley finira par s’échapper de la prison, pour entamer un voyage initiatique dans l’espoir de retrouver Mary, voyage qui lui permettra de devenir un homme et de prendre toute la mesure de l’absurdité du monde dans lequel il vit.

Ainsi, et en maniant parfois des analogies peu subtiles, - comme quand Mary prend une pomme artificielle, puis la pose plus tard sur le Dictionnaire, réceptacle de la Connaissance - Walter Tevis s’inscrit résolument dans une logique et une philosophie qui vont à l’encontre de celles du cyberpunk, qui ne voit pas d’objections majeures à l’abandon du corps, la fuite vers des paradis artificiels [1] ou l’inflation galopante de l’évolution technologique et notamment robotique et informatique. Car Walter Tevis nous livre ici une critique virulente de la société occidentale contemporaine, en nous mettant en garde contre les tentations que la technologie et l’individualisation des mœurs nous offrent : s’enfermer dans notre petit monde, dépendant puis bientôt esclaves de nos machines, lobotomisés par la télévision et les instantes dirigeantes, vie sordide à laquelle il oppose une pensée indépendante nourrie par les livres - ici instruments de subversion, supports d’une réflexion autonome qui se développe par soi-même - et l’Amour, seuls capables de nous faire conserver notre humanité, fragile et vacillante. (Et vous, qu’en pensez-vous ? Seriez-vous plutôt favorable à une vision pro-cyberpunk du monde, ou son antithèse ? Je vous invite à réagir en utilisant le forum attaché à cet article.)

Quelle que soit l’opinion que l’on nourrie par rapport à cette philosophie, on lira ce livre avec intérêt, de part l’originalité de l’histoire et la facilitée avec laquelle on peut y plonger. Le texte est de plus émaillé de poèmes américains, ce qui est l’occasion pour bon nombre de lecteurs de découvrir quelques bijoux insoupçonnés. J’ai pour ma part particulièrement apprécié ces vers de T.S. Eliot, que je vous livre ici en guise de conclusion :


« Ma vie est légère qui attend le vent de la mort
Comme une plume sur le dos de ma main »


[1Lire l’article de Gérard Dahan dans ce site, Les Paradis artificiels dans l’œuvre des écrivains des mondes virtuels

Messages

  • Je suis en cours de lecture de ce livre que je trouve excellent. Derrière une histoire simple (pas simpliste) à lire et une narration très agréable, ce récit est d’une profondeur indéniable. C’est une sorte de conte philosophique, dans le sens où il amène la réflexion sur la condition et l’avenir de l’homme, mais aussi et surtout il pose la question : qu’est-ce qu’être une homme ? Exister ? Vivre ? La liberté ? La souffrance ? Ce livre est à lire absolument !