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L’âge de diamant

ou le Manuel illustré d’éducation pour jeunes filles

mardi 6 septembre 2005, par Olivier Roland

Résumé : L’action prend place dans un monde futuriste où les états nations sont morts et ont laissés la place à des phyles, enclaves représentantes de nouvelles sociétés pour qui l’espace géographique n’est plus une donnée primordiale, et où les nanotechnologies règnent en maître. Nell, une petite fille vivant dans une classe sociale misérable et ayant devant elle un avenir peu réjouissant, voit son destin modifié par l’irruption dans sa vie d’un livre très spécial : le Manuel illustré d’éducations pour jeunes filles. John Hackworth, le créateur de ce livre, va vivre parallèlement une étonnante expérience et se révéler le maître d’œuvre, parfois involontaire, d’une véritable communauté de destins...

L’auteur :

Neal Stephenson, auteur américain né en 1959, s’est fait connaître avec le Samouraï virtuel, paru en 1992, qui narre les exploits d’un hackeur livreur de pizza dans un monde éclaté en une multitudes d’enclaves commerciales où règne la loi du plus fort, dans une pure tradition cyberpunk. En 1995, il publie L’âge de diamant, et continue sur sa lancée avec la trilogie Cryptonomicron en 1999, légère uchronie divergeante à partir de la seconde guerre mondiale, centrée sur les technologies de cryptage, d’Enigma à PGP. Il a achevé en 2004 la trilogie Baroque, non encore traduite en français à ce jour, qui se concentre sur la science secrète du XVIIème siècle.

Chronique :

L’âge de diamant nous plonge d’emblée dans un monde complexe et foisonnant, vaguement familier et à vrai dire étranger à nos valeurs par bien des aspects. Je m’attacherai ici à présenter quelques uns des concepts élaborés par l’auteur pour nourrir et créer ce background narratif, avant de me concentrer sur le récit proprement dit.

Temporellement pas si éloigné de notre époque, ce monde est structuré par la prédominance des nanotechnologies qui permettent, en manipulant très finement la matière au niveau atomique, de transformer à peu près ce que l’on veut en n’importe quoi, et se révèlent ainsi la source d’inépuisables ressources [1]. On pourrait naïvement penser qu’une telle maîtrise technologique permettrait l’existence d’une véritable société utopiste où chacun pourrait vivre et s’épanouir en oubliant les contraintes matérielles, mais cette idée est rapidement tuée dans l’œuf par les descriptions glauques de Neal Stephenson, qui commence son roman en nous présentant Bud, archétype du petit malfrat paumé cher aux romans cyberpunks, qui s’achète dans un salon de mod le dernier pistocrâne, une nano-arme à projectiles implantée dans le front. Et rapidement le décor est planté : nous sommes bien loin de l’utopie, et si la technologie permet effectivement des merveilles, si la famine est éradiquée et que chacun a accès gratuitement au minimum vital pour vivre, les conditions de vie sociales sont loin d’être les même pour tous et une partie non négligeable de l’humanité vit dans la misère et la violence. La disparition des états nations - fort déroutante pour le lecteur tant ces entités politiques structurent notre vision du monde aujourd’hui - et leur remplacement par les phyles a créé de nouvelles inégalités, en fonction de l’appartenance ou non des individus à ces phyles - les « sans phyles » sont péjorativement appelés thètes - et des différences de prospérités et de pouvoir de celles-ci. Une phyle est une société à part entière, fondée sur des valeurs communes et dont les enclaves sont disséminées partout sur la planète. Les trois phyles principales sont La nouvelle Atlantis, société néo-victorienne qui a opéré un virage à 180° par rapport aux mœurs de la fin du XXème siècle pour se rapprocher idéologiquement de l’Angleterre du XIXème, Nippon, héritière de la nation japonaise et Han, et il en existe des centaines d’autres, plus ou moins influentes ou importantes, comme Israël, la Grande Serbie, L’Empire extérieur, les Boers, les Ashantis... Dans cette jungle qui pourrait se transformer en foire d’empoignes, un traité permet la coexistence relativement pacifique de ces groupes : le Protocole économique commun. Une petite plongée dans le roman éclairera ces concepts :

« [...] Après tout, [c’est ce qui] caractérise une culture : un groupe d’individus qui partagent un certain nombre de caractères acquis.
La technologie de l’information a libéré les cultures de la nécessité de posséder des territoires pour se propager : aujourd’hui, nous pouvons vivre n’importe où. Le Protocole économique commun spécifie de quelle manière il convient de procéder.
[...] Le seul point [que les phyles] aient en commun est que si elles ne se propagent pas, elles se feront absorber par d’autres.[...] Tout ce qu’elles auront appris et écrit sera dispersé aux quatre vents. Dans le temps, il était encore aisé d’en conserver la mémoire à cause de la nécessité constante de défendre ses frontières. Aujourd’hui, tout cela s’oublie si vite. »

Appartenir à une phyle confère d’importants avantages, et notamment le droit de vivre dans ses enclaves bien gardées, souvent plus prospères que les territoires environnants. La nouvelle Atlantis doit une bonne partie de sa prospérité à sa maîtrise des nanotechnologies, rendue possible par les bataillons d’ingénieurs qu’elle forme, emploie, et vend sur le marché du travail via ses sociétés spécialisées. Dans L’Age de diamant, l’épine dorsale de l’économie mondiale est l’Alim, et sa contrepartie, les sources, gigantesques pompes qui tirent directement - et écologiquement - de l’océan tous les atomes nécessaires à la construction de n’importe quoi, à condition de savoir comment s’y prendre. Et c’est là qu’interviennent les ingénieurs, qui savent assembler tous ces atomes un par un pour créer des merveilles technologiques, comme des myriades de robots microscopiques capables des tâches les plus variées, ou de simples objets du quotidien comme des matelas ou de la nourriture. Chaque foyer a chez lui une Alim, qui est aussi banale qu’un robinet, et permet donc de créer à volonté tout ce dont on pourrait avoir besoin. Tout comme les logiciels aujourd’hui, certains objets sont gratuits et d’autres non, notamment quand ils ont été conçus par des sociétés qui cherchent à rentabiliser leurs investissements en R&D. Plongeons à nouveau dans le livre pour cette saisissante vision de la source de New Chusan :

« Les bouches d’air de la source Victoria jaillissaient du sommet du Conservatoire écologique royal comme un bouquet de lis hauts de cent mètres. En dessous, l’analogie était complétée par l’arbre inversé de la tuyauterie qui étendait le réseau fractal de ses racines dans le bouclier de roches diamantifères de New Chusan pour aboutir dans les eaux chaudes de la mer de Chine méridionale, sous la forme d’innombrables capillaires ceinturant la falaise de corail intelligent[...] L’essentiel se déroulait dans l’épaisseur des parois séparant les cuves ; parois qui n’en étaient pas vraiment, mais plutôt un réseau infini de roues à rayons submicroscopiques en perpétuelle rotation. Chaque rayon interceptait une molécule d’azote, côté pollué, et la relâchait, après l’avoir brassée, côté propre.[...]
Il y avait également d’autres rouages chargés de récupérer les traces d’éléments bien utiles, comme le carbone, le soufre et le phosphore[...] Certaines [molécules] étaient combinées avec d’autres pour former des composés moléculaires simples mais fort utiles. En bout de chaîne, tous ces produits se retrouvaient sur une série de tapis roulants qui constituaient la Nourrice, dont la source Victoria, ainsi que la demi-douzaine d’autres sources d’Atlantis/Shanghai étaient les déversoirs. »

Géographiquement, l’action se déroule en partie dans une Chine morcelée qui croule sous la corruption et les coups de boutoir des Poings de la juste Harmonie, terroristes du futur opposés à l’utilisation des nanotechnologies. John Hackworth, appartenant à l’élite des ingénieurs de la société Machine-Phase systems, de la Nouvelle Atlantis, se voit confier par un de ses actionnaires, Lord Finkle-McGraw, la direction d’un projet pharaonique : l’élaboration d’un manuel ultra sophistiqué destiné à l’éducation de sa fille, afin de lui enseigner ce qui manque cruellement au programme des écoles néovictoriennes, une forme d’indépendance teintée de subversion, qui seule, selon le Lord, peut rendre une vie parmi milles autres digne d’être vécue. Une fois celui-ci élaboré pour son employeur, Hackworth va en faire une copie pirate à l’intention de sa propre fille, s’aventurant dans un labo clandestin dirigé par le docteur X, sorte de croisement entre le scientifique fou type L’île du docteur Moreau et le parrain mafieux aux multiples relations dans les milieux les plus sombres de la société chinoise. A peine son livre en poche, Hackworth se le fait voler par une bande de jeunes délinquants des territoires concédés, et il atterrit entre les mains de Nell, une petite fille de 4 ans, peinant à comprendre le dangereux monde dans lequel elle vit et qui menace à terme de lui offrir une vie des plus misérables. S’ensuit un complexe entrelacement de fils narratifs décrivant l’apprentissage de Nell et la façon dont le livre influence et modifie profondément sa vie, l’enquête du juge Fang sur cette étonnante histoire d’agression, les tentatives d’Hackworth de récupérer son livre, puis d’en créer un nouveau, la façon dont Miranda, incarnation d’une nouvelle profession d’acteurs interagissant dans des mondes virtuels - les racteurs - va vivre une relation de plus en plus étroite avec Nell, par le canal froid et technologique du Manuel d’éducation pour jeunes filles, et tout cela qui se déroule, se croise et se décroise et s’entortille, entrecoupé par les contes que créé le Manuel pour Nell, et qui participe à la trame narrative de manière rafraîchissante, amusante et originale.

C’est la force de L’âge de diamant  : une histoire touffue, originale et prenante, dans un univers complexe et très cohérent, décrit d’une main de maître par Neal Stephenson, et qui sait magnifiquement utiliser les merveilles des nanotechnologies pour nous ébahir. Ce récit mériterait presque le statut de livre-univers, comme d’autres œuvres telles que Dune ou Helliconia, dont les auteurs ne se sont pas contentées d’écrire des histoires, mais ont inventés un monde avec sa propre cohérence, véritable système clos dont la vraisemblance sera la clé de voûte du récit et de l’intérêt du lecteur, fasciné par cet univers qu’il aura l’impression d’observer par le trou d’une serrure... [2] Mais il manque là quelque chose, peut-être juste une longueur un peu plus importante, tant la fin me semble vite expédiée et m’a laissé sur ma faim, justement. A n’en pas douter, il y avait largement là de quoi faire un deuxième volume, et peut-être y a-t-il encore aujourd’hui matière à y travailler, si tu peux me lire, Mr Stephenson... Un véritable plaisir en tout cas, qui a largement mérité le prix Hugo [3] qui lui a été décerné en 1996.


[1Sur les nanotechnologies et leur potentiel, voir ce site et celui-ci

[2Au sujet des livres-univers, lire la thèse de Laurent Genefort, L’architecture des livres-univers dans la science-fiction, téléchargeable en pdf.

[3Le prix Hugo récompense les meilleures parutions SF chaque année, voir http://www.wsfs.org/hugos.html