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Une nouvelle de Ron Goulart : My Pal Clunky

jeudi 7 juillet 2005, par Aubin Leroy

Résumé :

Ridge Gilby mène une vie morne et misérable, son laborieux métier de constructeur/réparateur de robots-chiens-de-garde lui permettant à peine de joindre les deux bouts. Mais il n’en a pas toujours été ainsi, et il ressasse continuellement le souvenir chéri de sa vie passée, une vie de luxe et de gloire sous les feux de la rampe : il avait en effet créé une série télévisée, My Pal Clunky, qui suivait les péripéties de Clunky, un chien robot qu’il avait lui-même fabriqué. Le feuilleton fut un succès planétaire, rassemblant chaque soir plusieurs milliards d’inconditionnels devant le petit écran, faisant par-là même la fortune de Ridge. Malheureusement, My Pal Clunky ne put échapper à la règle de l’éphémère du monde du show business, et la série fut oubliée de tous, précipitant ainsi la chute de son créateur qui perdit tout ce qu’il possédait, jusqu’à Clunky, qu’il fut forcé de revendre pour une bouchée de pain.

Alors lorsqu’ Edna, son ancien agent, lui propose de tourner de nouveaux épisodes de la série pour la modique somme de quelques millions de dollars, son sang ne fait qu’un tour : il faut récupérer Clunky ! Avec l’aide de l’une de ses ex-femmes, attirée par l’odeur de l’argent comme un vautour peut l’être par l’odeur de la mort, Ridge va découvrir que le chien mécanique a été revendu à plusieurs reprises. Il retrouve enfin son dernier acquéreur qui n’est autre que... le robot lui-même ! Ce dernier a bien changé : il s’est auto-amélioré, ayant ainsi une capacité de réflexion surhumaine, négociant avec les plus grands, gagnant toujours, il est devenu richissime, mais surtout totalement libre, n’obéissant ni aux trois lois de la robotique, ni aux lois des Hommes... Il méprise l’espèce humaine, en quoi il ne voit qu’une espèce intellectuellement inférieure, utile toutefois, en tant que source de profits... la machine dominerait-elle son créateur ?

L’auteur :

Ron Goulart écrit de la Science-fiction depuis le début des années 50, mais il s’est également illustré dans d’autres genres, comme le roman policier, les scénarios de bande dessinée ou les novélisations. C’est pourtant un auteur très peu connu en France, cantonné dans des collections peu prestigieuses. Sa Science-fiction se base surtout sur des histoires de robots, et laisse une grande place à l’humour et à l’ironie.

Critique :

Ron Goulart écrit des histoires de Science-fiction fortement teintées d’humour, principalement sur les robots. Et bien, My Pal Clunky est une nouvelle rassemblant tous ces éléments, et qui représente donc très bien son travail.

On y retrouve un anti-héros type, un minable fauché et dépressif, dominé et méprisé par tous, que se soit son ex-femme, un charognard qui entendrait un billet se défroisser à trois kilomètres, ou son ancien compagnon, Clunky, un chien robot savant arrogant et exaspérant, tout cela dans un humour grinçant à la Pratchett.

My Pal Clunky est un excellent exemple de littérature cyberpunk, en traitant de deux des principaux thèmes du mouvement : Liberté et Post-humanité, le hacker et le robot. En effet, le but premier du hacker est d’être le plus libre possible, en gouvernant sa propre vie ainsi que ses propres outils soi-même, afin d’être le moins possible dirigé par les autres. On a ici à faire à un robot qui, en se modifiant lui-même, réussit à échapper à toutes les lois, que ce soient les lois de la robotique ou les lois humaines.

Cependant, en présentant ce robot ayant atteint son envie de liberté, Ron Goulart introduit l’une des inquiétudes majeures de l’humanité vis-à-vis de la technologie, et plus précisément des Intelligences Artificielles : à partir du moment où une machine peut s’auto-améliorer une fois, elle le peut à l’infini, et dépassera donc à un moment donné les capacités physiques et intellectuelles de son créateur humain. De là, la domination des humains créateurs par les machines créées se fait fortement sentir, et c’est ce qui se produit ici : le chien robot est clairement montré comme supérieur aux Hommes dans tous les domaines, puisqu’il a la possibilité de savoir absolument tout faire, et bien mieux que ces derniers. Il est à la tête de toutes les conversations, brille lors des négociations, se moque de Ridge Gilby, son ancien maître, et lui donne même des ordres, notamment « Assis ! ». Le fait que le robot soit un chien et qu’il ordonne à un être humain de s’asseoir n’est évidemment pas anodin, il met bien en évidence ce retournement de domination !

Cette réflexion peut être poussée à l’extrême : un robot capable de se modifier seul pourrait aussi se reproduire, de façon identique ou... supérieure à lui-même ! Et si l’Homme avait lancé un processus qu’il ne pouvait maîtriser ? Depuis toujours, l’Homme utilise des outils pour s’assister, dans son travail comme dans la vie de tous les jours. Peu à peu, ces outils ont évolué, se sont perfectionnés, jusqu’à ce que, du simple statut d’aide, ils deviennent une nécessité : impossible aujourd’hui d’envisager un monde sans l’Internet, de conserver la nourriture sans congélateur, ni même d’allumer un feu sans briquet... Au fil du temps, les outils devinrent tellement complexes qu’il en fallut d’autres pour les gérer, des machines dotées d’une rapidité de réflexion effroyable, intellectuellement supérieures à l’Homme, qui dirigeaient d’autres machines physiquement supérieures à l’Homme. Aujourd’hui, ces génies technologiques peuvent prendre des décisions eux-mêmes, afin que les humains, non contents de ne plus devoir effectuer de travaux de force (et oui, se brosser les dents était tellement éreintant qu’on a vu l’apparition de la brosse à dents électrique...), ne doivent même plus réfléchir : prenez les derniers modèles de fours à micro-ondes, par exemple. Installez y votre repas, et la bête se charge toute seule de choisir le temps de cuisson et la puissance ! Formidable, n’est-ce pas ? Tous ces appareils pensant et agissant à notre place, afin de nous faciliter la vie. Sauf que la pensée est la clé de la liberté.

Qu’arriverait-il si, un jour, une machine se rendait compte qu’elle était bien plus puissante que ceux qu’elle servait, et qu’il lui prenait l’envie de diriger à son tour ? Et si elle décidait pour cela de s’allier à ses semblables, réalisant que leurs faibles maîtres étaient impuissants sans elles ? Cette machine pourrait aussi en créer d’autres, plus puissantes, qui elles-mêmes pourraient en faire de plus puissantes encore. On verrait ainsi l’apparition de générations de robots, de plus en plus perfectionnés et autonomes. Et l’Homme, sans défense contre ses propres armes, maîtrisé par ses propres outils, n’aurait plus qu’à accepter sa défaite : dans un monde dominé par les machines, il serait inutile. Pensons maintenant comme un robot, c’est-à-dire de façon logique : ce qui n’a pas d’utilité n’a pas de raison d’être ; cela doit donc être effacé...