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Le miroir

dimanche 19 septembre 2004, par Olivier Roland

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Le miroir

Je claque la porte. Enfin chez soi ! Après cette harassante journée, la tiédeur de mon appartement me semble aussi douce qu’un plongeon dans l’eau fraîche un jour d’été.
22H53. Vite, me préparer un repas ! Et ensuite, j’irai dormir, tant bien que mal, mon excitation exacerbée ne me laissant aucun doute sur l’état de somnolence agité qui m’attend : demain est le Grand Jour !
Mon corps s’affaire, seul, dans la cuisine, tandis que mon esprit vrille et vacille, parcourant les sentiers agités de ma pensée, au grès de ces carrefours juxtaposés qui semblent vouloir me perdre...
Toutes ces années d’effort, pour aboutir aujourd’hui à cette dernière étape : la numérisation, neurone par neurone, de mon cerveau.
En ce moment même, l’ordinateur travaille à la modélisation des données récoltées, et assemble les différents rouages de la plus complexe et grandiose simulation informatique jamais réalisée : un homme, capable de réfléchir, d’agir dans son environnement virtuel et surtout doué d’une conscience de lui exactement semblable à celle qu’aurait son pendant réel. Et demain, quand l’ordinateur aura fini son travail et commencera la simulation, cet homme, ce sera moi. Ou plutôt lui. Mon double, ma copie numérique. Cela ne me plaît pas tant que cela, mais qui aurais-je pu choisir d’autre ? Et puis, cela m’a aidé dans mon argumentation contre la commission d’Ethique. Ça et l’absence totale de cadre légal concernant la personne simulée.
Cette commission ! Elle m’a tellement ralentie ! Pourquoi ne peuvent-ils comprendre que pour prouver la réalité de sa conscience, il est impératif que l’homme virtuel soit simulé à son insu  ?
Le dernier souvenir « réel » de mon double sera son anesthésie avant le scan de mon cerveau. Ensuite, la simulation prendra le pas, mais pour lui elle aura tous les accents de la réalité. D’ailleurs, plus que d’un réel besoin médical, l’anesthésie est surtout née de la nécessité d’une transition. Cela minimisera les chances que la copie perçoive une différence entre ces souvenirs et la simulation.
Bon, un dernier brossage de dents, et je vais tâcher de dormir. J’essai de me détendre dans cette perspective, je dois être en forme pour demain.
J’entre dans la salle de bain, me regarde dans le miroir. Les yeux rougis, les paupière plissées, pas de doute, je suis vraiment épuisé. J’ai la vue un peu trouble d’ailleurs, je le vois bizarrement, ce miroir. Que se passe t-il ? Je déplace ma main devant mon visage, contemple son reflet. Quelque chose cloche. On dirait que la lumière est... différente. Est-ce ma main qui paraît trop sombre ? Ou son reflet qui semble plus lumineux ? Et mon visage... Oh, il faut que j’arrête là ! J’ai vraiment besoin de repos, on dirait les effets d’une e-drogue. A moins que...
Une pensée fulgurante vient de me traverser l’esprit, comme une balle qui percerait atrocement mon corps.
Mon esprit tente de résister, dresse des barrages mentaux pour endiguer cette idée terrifiante qui viole ma conscience.

J’ai pris trop de drogues/C’est un cauchemar/non, NON !/J’hallucine.../Je vais me réveiller/C’est une blague/Oh, pas ça pas ça !

Je suis Simulé ! Je ne vis pas, je ne vis plus !
Je m’effondre alors que cette constatation explose mes barrières mentales. Comment interpréter autrement ce reflet si étrange ? Je contemple avec horreur ce qui m’apparaît maintenant comme un défaut dans la modélisation du reflet des lumières. Un bug. Un bug de la simulation qui m’entoure, et que je suis.
Et tout est ma faute, ma faute ! C’est moi qui ai choisi... Non pas moi, lui ! Le vrai !
Il/j’ai a/ai décidé d’utiliser mon/son cerveau comme modèle pour mes/ces expériences de simulation d’être humain. Mes pensées s’entrechoquent, je ne sais plus comment me/le désigner. Suis-je lui, est-il moi, qui suis-je, que suis-je ?
Oh, je le sais. Et je me suis préparé à cela. Etre une copie. Un double. Préparé à continuer l’expérience malgré tout.
Mais c’est MOI le double, la copie. Que faire ?
Je me redresse, me contemple dans ce miroir déformant. Mon visage apparaît si terriblement familier. Mes yeux, mon nez arqué que je hais, mes grains de beauté... Tout cela n’est qu’un flux de données, d’octets, de teraflops...
J’ai pleuré, je pleure encore même. D’un geste je porte la main à ces larmes. Elles ont l’air si réelles... Je ne pourrai le supporter.

Mes lèvres s’articulent, prononcent dans un murmure ensangloté :
« Tues-moi »...

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